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jeudi 1 août 2019 à 09:03

Saône-et-Loire

Une trentaine d'hommes et de femmes suivis pour la prévention de la radicalisation violente





Toute radicalisation (1) est un facteur de risque, en matière de terrorisme comme dans n’importe quel domaine, mais elle n’est pas en elle-même une menace.

Ce qui constitue la menace, c’est le recours à la violence, quelle qu’elle soit, voilà pourquoi l’Etat français a décidé d’accoler l’adjectif « violent » à tout ce qui concerne la lutte contre la radicalisation et l’extrémisme. Suite au plan de 2014 (2) le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) s’est vu chargé de créer sur toutes ses antennes des dispositifs de « prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents », ce plan fut renforcé en 2018.

 

Un CPIP et un binôme psychologue/éducateur spécialisé

 

Ce mardi 16 juillet 2019, nous rencontrons dans les locaux du SPIP 71, à Chalon-sur-Saône, quatre professionnels directement et activement impliqués dans les dispositifs départementaux, voire régionaux. Chloé Barlogis, directrice de l’antenne de Chalon-sur-Saône, est référente pour la prise en charge de la radicalisation violente : « L’administration pénitentiaire fut la première à mettre en place des formations, c’est très enrichissant, personne n’était formé, au début. » Le conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) est le pivot central du dispositif. C’est lui qui est chargé des suivis en milieu ouvert et des préparations de sortie du milieu fermé, il est celui qui prépare toute personne condamnée à rencontrer un binôme psychologue/éducateur spécialisé qui vient renforcer le suivi, qui offre deux compétences professionnelles différentes, deux regards différents, deux sensibilités aussi.

 

Une trentaine d’hommes et de femmes en Saône-et-Loire

 

« Le principe qui prévaut pour nous, c’est l’individualisation de la prise en charge, il prévaut également en matière de radicalisation violente », explique le CPIP référent basé à Mâcon. L’objectif ? Prévenir toute récidive, en permettant à tous ceux qui s’en saisissent de modifier leurs parcours, en modifiant petit à petit le rapport à leur propre existence. Cela ne diffère pas vraiment de tous les suivis qu’assure le SPIP, mais ici, le public, comme on dit, est particulier, composé essentiellement, mais pas exclusivement, de personnes fichées au « FSPRT » (fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste), soit une trentaine d’hommes et de femmes en Saône-et-Loire (3). Le fichier S (pour « sûreté de l’Etat ») contient trop de gens divers, très divers, le Ministère de l’Intérieur a donc créé un fichier dédié. « Sur le plan sécuritaire, tous les inscrits au FSPRT sont suivis au titre du renseignement pénitentiaire, mais ils sont aussi, après 4 mois de détention en QER (quartier d’évaluation de la radicalisation), dispatchés dans différents centres pénitentiaires ou maisons d’arrêt, et là on doit les approcher pour un autre travail. »

 

« Notre premier travail c’est d’établir un lien »

 

Ce travail se fait aussi en milieu ouvert : l’éventail des poursuites et des profils est large, mais les difficultés se rejoignent. « Il y a une grande différence entre une personne qui serait partie en Syrie, qui a porté une arme, et un jeune qui se serait radicalisé tout seul derrière l’écran de son ordinateur » rappelle l’éducatrice spécialisée qui intervient au centre pénitentiaire comme à l’extérieur, si les gens l’acceptent. En effet une décision judiciaire contraint tout le monde à être suivi par le SPIP, mais rencontrer un tandem psycho-éduc n’est pas obligatoire. « Certains acceptent parce que ça fait bien dans leurs dossiers, mais ils arrivent fermés, ne veulent rien dire, et notre premier travail c’est d’établir un lien, une relation d’échanges. » Ces rencontres deviennent pourtant souvent inespérées : voilà des interlocuteurs, des échanges apaisés, sans caméras, sans enregistrement et confidentiels autant qu’il est possible (tout risque de passage à l’acte violent est porté à la connaissance des autorités, évidemment : accompagner des gens à évoluer pour sortir d’une ornière ne signifie pas protéger le crime).

 

Trouver les chemins

 

Approches différentes mais focale commune : « Il peut se passer un jour un événement ou une prise de conscience, où ils se diront qu’ils peuvent faire et vivre autrement, et nous on doit être là pour les aider à faire un pas de côté », témoigne le conseiller pénitentiaire. La psychologue qui coordonne tous les binômes de la région, renchérit : « On travaille à créer un écart, pour que la personne puisse penser ce dans quoi elle s’est enfermée. C’est ce chemin-là qui mène au désengagement et à la réappropriation de sa vie d’une façon plus autonome et plus élaborée. » Finalement c’est du travail relationnel, certes dans un cadre contraint et dans un contexte très particulier dont les enjeux n’échappent à personne, mais au fond c’est toute les questions de la vie relationnelle qui se posent, leurs succès et leurs impasses sont les mêmes qu’avec n’importe qui : se comprendre est bien quelque chose de difficile, et trouver les chemins par lesquels on peut toucher quelqu’un, qu’il accepte de se laisser toucher, en profiter pour faire l’ écart, n’est pas quelque chose qu’on peut décréter. Puis il faut assurer un suivi aussi stable que possible pour que la confiance s’installe, c’est mission possible mais sans garanties à l’avance.

 

 

« Il faut l’amener à se décentrer, mais le changement, s’il a lieu, ne peut venir que d’elle »

 

Avec cette femme condamnée pour association de malfaiteurs en vue de commettre un acte terroriste (prévention à large spectre qui peut concerner le fait d’avoir participé au financement d’un départ en Syrie, ou d’avoir participé à l’activité d’un réseau, à un degré ou à un autre, ou bien sûr d’être soi-même parti) qui circule revêtue d’un jilbab, le CPIP référent travaillera sur les blocages que le jilhab entraîne dans sa vie. « Il faut l’amener à se décentrer, mais le changement, s’il a lieu, ne peut venir que d’elle. » Elle est parvenue à un rapport plus apaisé avec sa religion, à une vie intérieure plus apaisée également et à un aménagement de sa tenue plus adapté. Avec un homme qui est parti, qui a connu une autre forme de violence, qui n’affiche aucun affect, aucune empathie, qui se présente comme parfaitement détaché de tout ce qui peut unir les autres, à commencer par le rejet du meurtre, on part de plus loin, il faut « retrouver l’humain » comme dit une membre du binôme, « libérer la parole », complète l’autre, et ne pas avoir peur des paradoxes, ni de ce que cette dureté peut faire vivre, éprouver.

 

« Ça nous confronte à l’autre »

 

La radicalisation, comme on dit désormais, est un processus : à chaque entretien il s’agira de savoir à quelle étape la personne concernée se trouve. « On évite la morale, on s’attache à tous les éléments de réalité susceptibles de faire levier. » « Ça nous confronte à l’autre. » L’autre dans toute sa complexité et dans toute son étrangeté qui peut être inquiétante. Les facteurs déclenchants sont multiples, variables, et difficiles à recenser : propagande, théorie du complot, problème identitaire pour les enfants d’immigrés, tout ce qui contribue à couper du corps social, à nourrir contre lui ressentiment et qui sait, désir de vengeance, peut servir de carburant. Faire en sorte que le moteur change de régime : la pluridisciplinarité y aide. « Assurer les prises en charge en équipe, une équipe plurivoque, renforce réellement l’intérêt et l’utilité de ce que nous faisons, assure le conseiller référent. C’est vraiment bien que l’administration ait pris cette mesure. »

 

Déconstruire ce que « la communication » véhicule et impose, d’où qu’elle vienne

 

Loin des plans « comm », à l’ombre des murs ou du secret professionnel, loin de toute publicité, s’accomplit ce travail de fourmi. Modestement, à petits pas, mais dans la rigueur et avec cette volonté d’obtenir que le plus de gens possibles puissent décrocher de ce mauvais trip. Il faut absolument noter l’écart entre les grands affichages publics, les slogans, les injonctions, les titres des médias, également, et ce qui se passe dans le quotidien des vies de ceux qui travaillent dans le domaine judiciaire et social. On n’imagine pas les trésors de compétence, d’attention, de rigueur professionnelle et de services aux autres qu’on rencontre partout. S’il y a un travail de déconstruction à faire c’est dans ce que « la communication » véhicule et impose. D’où qu’elle vienne elle n’est jamais loin de la propagande, et la boucle est bouclée. De toute façon, elle ne fait pas réfléchir. Sur le terrain, tous sont confrontés à des attitudes non seulement opposantes mais qui puisent leurs forces « contre » dans cette société accusée de tous les maux. « On doit lutter contre les clichés », disent nos interlocuteurs. Les clichés vecteurs de fausseté et vecteurs d’interprétation à l’emporte-pièce, d’où qu’ils viennent, eux aussi.

 

« Tout s’élabore à travers les échanges avec les autres »

 

L’infraction d’apologie du terrorisme est rapidement constituée et systématiquement poursuivie, mais « les apologies, c’est beaucoup de la provocation, ce sont des profils qui ont besoin d’un cadre », explique Chloé Barlogis. Le SPIP 71 a créé un stage de citoyenneté, peine alternative à la prison ou sanction possible en composition pénale. C’est l’éducatrice qui l’a conçu et animé, à Mâcon, en binôme là aussi : « Nous l’avons ouvert aux droits communs comme aux personnes condamnées pour des infractions à caractère terroriste, et tout s’élabore à travers les échanges avec les autres. »

 

 

Florence Saint-Arroman

 

 

(1) La définition de la radicalisation établie par le sociologue Farhad Kosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS, a été retenue comme référence commune de travail : « Par radicalisation on désigne le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel. »

 

(2) Le plan PLAT plan de lutte anti-terroriste du 29 avril 2014, fut suivi du PART, plan de lutte contre la radicalisation et le terrorisme du 9 mai 2016, puis de celui du 23 février 2018, prévenir pour protéger

 

(3) Au premier juillet 2019, selon les chiffres du logiciel infocentre, 2197 personnes sont suivies par le SPIP 71. Une trentaine de personnes sont concernées par ce dispositif de prise en charge au titre de la mission de lutte contre la radicalisation violente.

 

 

 

 

 




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