1ᵉ mai : la véritable histoire d’une date rebelle
De Chicago aux congés payés, des fusillades ouvrières aux récupérations politiques, petite histoire passionnante d’un jour qui n’a jamais été une simple fête.
Le 1er Mai revient chaque année avec son décor familier : manifestations, brins de muguet, souvenirs parfois flous des « acquis sociaux ». Pourtant, derrière cette date se cache une histoire bien plus mouvementée que les récits convenus servis chaque printemps. Une histoire de bombes, de fusillades, de drapeaux rouges, de conquêtes sociales, mais aussi de détournements politiques. Car le 1ᵉʳ mai n’est ni une aimable fête du printemps, ni une invention française, encore moins une tradition liée à Jeanne d’Arc. Il est né dans la lutte.
Tout commence aux États-Unis, ce qui surprend souvent. Le 1ᵉʳ mai 1886, près de 300 000 ouvriers américains se mettent en grève pour arracher une revendication révolutionnaire pour l’époque : la journée de huit heures. Leur mot d’ordre est simple et magnifique : huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures pour vivre. À Chicago, plus de 40 000 ouvriers cessent le travail. La tension monte. Le 4 mai, lors d’un rassemblement sur Haymarket Square, une bombe explose face à la police. Les tirs éclatent, il y a des morts. On ne saura jamais avec certitude qui lança l’engin, mais on désignera vite des coupables. Huit militants anarcho-syndicalistes sont jugés lors d’un procès aujourd’hui considéré comme truqué. Quatre sont pendus. Avant son exécution, August Spies lance cette phrase entrée dans l’histoire : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. » C’est dans ce drame fondateur que naît l’âme du 1er Mai. Ironie de l’histoire, les États-Unis, berceau de cette date, refuseront ensuite de la célébrer, préférant déplacer leur Labor Day en septembre afin d’éviter une fête jugée trop subversive.
En 1889, à Paris, le congrès de la IIᵉ Internationale transforme cette mémoire en rendez-vous mondial : le 1ᵉʳ mai devient journée internationale de lutte ouvrière. Mais on ne défile pas encore avec du muguet. Les manifestants portent un triangle rouge. Ses trois côtés symbolisent l’équilibre revendiqué : huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de liberté. Le muguet viendra bien plus tard. Là encore, ce qu’on croit ancestral est souvent plus récent qu’on ne l’imagine.
En France, le 1er Mai prend un visage tragique à Fourmies, en 1891. Dans cette ville textile du Nord, les ouvriers réclament eux aussi les huit heures. Ils défilent en habits du dimanche. Des jeunes filles sont en tête du cortège. L’armée tire. Neuf morts, dont plusieurs adolescentes : Maria Blondeau, dix-huit ans ; Marie-Louise Thuliez, seize ans ; Ernestine Diot, dix-sept ans. Le pays est bouleversé. Un journaliste écrira : « À Fourmies, on a fusillé les huit heures. » Dès lors, le 1er Mai n’est plus seulement un jour de revendication, il devient aussi un jour de mémoire.
On connaît moins cet épisode incroyable de 1906, quand le gouvernement français redoute un soulèvement. Georges Clemenceau fait mobiliser des dizaines de milliers de soldats. Paris prend des allures de ville assiégée pour prévenir une possible insurrection ouvrière. Imaginer aujourd’hui l’armée déployée massivement pour un 1ᵉʳ Mai donne la mesure de ce que représentait cette date pour les puissants.
Puis vient 1936. Le 1er Mai annonce un basculement. Quelques semaines plus tard, avec le Front populaire, arrivent la semaine de quarante heures, les conventions collectives, les congés payés. C’est l’un des grands moments du siècle social. Une anecdote résume cet esprit : dans certaines usines occupées, on danse. On danse pendant les grèves. On improvise des bals entre les machines. Comme si la conquête sociale se vivait déjà dans un avant-goût de liberté.
Et puis survient la grande confusion qu’il faut dissiper : non, le maréchal Philippe Pétain n’a pas « créé » le 1ᵉʳ mai. Il l’a dévoyé. En 1941, le régime de Vichy transforme la journée ouvrière internationale en « Fête du Travail et de la Concorde sociale ». Tout est dit dans le vocabulaire. Le mot travailleurs disparaît, la lutte des classes est effacée, remplacée par une vision corporatiste fidèle au triptyque Travail, Famille, Patrie. Le syndicalisme indépendant est écrasé. Le rouge ouvrier cède à une symbolique plus docile, notamment autour du muguet. Détail saisissant : le choix du 1ᵉʳ mai 1941 coïncide avec la Saint-Philippe, patron du prénom de Pétain. Jusqu’au calendrier mis au service de la propagande. Après guerre, la République conservera le caractère férié de la date, mais débarrassé de ce vernis pétainiste. Le 1er Mai a survécu contre Vichy, pas grâce à lui.
Et Jeanne d’Arc ? Rien à voir. Absolument rien. Son association au 1ᵉʳ mai relève d’une récupération politique beaucoup plus récente. L’origine du 1er Mai est à Chicago, dans les luttes ouvrières internationales, pas dans l’épopée médiévale.
Cette journée n’a d’ailleurs jamais été un simple rituel tranquille. En 1929, à Berlin, le « Mai sanglant » fait trente-trois morts après des affrontements entre ouvriers et police. En 1977, place Taksim Square, des tirs frappent la foule, provoquant un massacre. En 1968, le 1ᵉʳ Mai français retrouve une puissance inédite et annonce le séisme social à venir. Même les slogans deviennent poésie : « Sous les pavés, la plage ». Rarement une manifestation aura inventé autant de littérature.
Le 1ᵉʳ mai célèbre donc bien autre chose qu’une vague « fête du travail ». Il rappelle que le temps humain n’appartient pas entièrement au travail. Que le droit au repos, au loisir, à la dignité, a dû être arraché. Derrière cette date, il y a des pendus de Chicago, des morts de Fourmies, des grévistes du Front populaire, des manifestants de 1968, et aussi des récupérations qu’il faut savoir dénoncer. C’est ce qui rend ce jour si singulier : une fête née d’une bombe, une tradition née d’une grève, un jour férié né d’une insoumission. Et c’est peut-être pour cela qu’il demeure vivant. Parce qu’il rappelle une vérité simple, presque subversive : aucun droit social n’a jamais été offert. Tous ont été conquis.
Gilles Desnoix



