PGE et inflation : pourquoi des entreprises actives se retrouvent en redressement ?
Montceau News traite toujours prioritairement les questions d’actualité et la fin de période de remboursement du PGE (Prêt Garanti par l’État) en est une, car les entreprises ayant perçu un PGE en 2020 doivent le rembourser cette année.
Activité soutenue, clientèle fidèle, chiffre d’affaires en hausse… et pourtant une cessation de paiements. Depuis deux ans, des entreprises entrent en redressement judiciaire non pas faute de travail, mais sous l’effet combiné du remboursement des PGE et de marges fragilisées par l’inflation. Décryptage d’un mécanisme financier plus complexe qu’il n’y paraît, Montceau News vous aide à comprendre.
Nous sommes là à un point de bascule où un amortisseur de crise est devenu contrainte de trésorerie et piège pour beaucoup d’entreprises en France.
Lancé au printemps 2020 par le gouvernement d’Emmanuel Macron, le Prêt Garanti par l’État (PGE) visait à éviter l’effondrement du tissu économique pendant la pandémie. Accordé par les banques mais garanti majoritairement par l’État, il a permis à des centaines de milliers d’entreprises de survivre aux fermetures administratives. Les banques françaises ont accordé, au total, 144 milliards € de prêts garantis par l’État à plus de 680 000 entreprises, dont 80 % de TPE. Chaque mois, 1,5 à 2 Mds€ sont remboursés par les entreprises bénéficiaires. Fin décembre 2024, près de 100 Mds€ de PGE étaient remboursés. À cette date, la garantie de l’État n’a été appelée que pour moins de 4 % du montant total des PGE distribués, ce qui correspond à environ 34 000 entreprises.
Il faut faire un rappel essentiel : le PGE est une dette, pas une subvention. Avec un différé d’un an et un remboursement étalé sur six ans (voire davantage dans certains cas), le dispositif a joué son rôle de stabilisateur en 2020-2021. Mais à partir de 2023, les échéances annuelles ont commencé à peser sur des trésoreries déjà sollicitées par la reprise.
L’inflation est un impact indirect mais décisif pour l’exploitation, mais pas sur le PGE lui-même car, contrairement à une idée répandue, l’inflation n’a pas d’effet mécanique sur le PGE puisque le capital à rembourser est fixe, le taux dépend de la durée du prêt et va de 1 % à 1,5 % pour les prêts remboursés en 2022 et 2023, et de 2 % à 2,5 % pour ceux remboursés entre 2024 et 2026. Les taux incluent le coût de la garantie de l’État, et le taux est non indexé. la dette n’augmente pas avec les prix.
En théorie, l’inflation peut même alléger le poids réel d’une dette à taux fixe : si les prix de vente augmentent, le chiffre d’affaires progresse et la dette pèse proportionnellement moins lourd.
Mais la réalité sectorielle est plus nuancée.
Dans les métiers de bouche comme dans l’hôtellerie-restauration, les charges ont explosé entre 2022 et 2024 du fait de l’énergie (fours à pain, cuisines, chauffage, climatisation, etc.), des matières premières alimentaires, de la masse salariale revalorisée, des coûts annexes indexés sur les prix.
Or la répercussion intégrale de ces hausses sur les tarifs n’a pas toujours été possible. « Nous avons ajusté nos prix, mais pas dans les proportions de nos charges », confie un dirigeant du secteur. Résultat : les marges se sont comprimées. Et c’est là que le remboursement du PGE devient problématique.
Le chiffre d’affaires peut être élevé mais la trésorerie fragile. Un établissement peut afficher d’excellents chiffres en valeur nominale sans pour autant dégager une capacité d’autofinancement suffisante. Le chiffre d’affaires ne protège pas de la tension financière. Seule la marge permet d’absorber une échéance annuelle de dette.
Si l’Excédent Brut d’Exploitation (EBE) est insuffisant, le remboursement du PGE devient une ponction directe sur la trésorerie. Et si cette contrainte n’a pas été pleinement intégrée dans un plan financier à six ans, l’effet peut être brutal. Il peut y avoir manque d’anticipation, erreur de gestion ou incompréhensions des mécanismes.
En fait, il apparait, dans beaucoup de cas, que la question clé restait l’anticipation. Le calendrier de remboursement était connu dès la signature du prêt. Une gestion prudente supposait l’intégration des échéances dans un business plan pluriannuel, une adaptation progressive des charges, la constitution d’un matelas de sécurité, une vigilance accrue sur le besoin en fonds de roulement. Un grand nombre de dirigeants d’entreprises reconnaissent que « le remboursement du PGE assèche la trésorerie » tout en constatant que leur activité est bonne. Cela traduit généralement dans les faits une marge structurellement trop faible, une dette globale élevée, un besoin en fonds de roulement mal calibré, ou une croissance engagée sans intégrer la contrainte financière. L’inflation a pu aggraver la situation. Elle ne l’a pas créée.
Ce qu’il faut mettre en exergue, c’est que le redressement judiciaire est un outil, bien plus qu’un aveu d’échec.
La cessation de paiements signifie juridiquement qu’une entreprise ne peut plus faire face à son passif exigible avec son actif disponible. Le redressement judiciaire permet alors de geler les dettes, de renégocier les échéances, d’étaler le remboursement, de réorganiser les charges. L’objectif est de pérenniser l’activité, pas de l’arrêter. Dans de nombreux cas, il s’agit d’un outil de restructuration plus que d’un signe d’effondrement.
Montceau News avait identifié dans plusieurs articles ce phénomène macroéconomique. Au niveau national, les défaillances d’entreprises ont augmenté en 2024-2025, particulièrement dans les secteurs à faible marge.
Le calendrier est révélateur, en 2020-2021, il y a eu perfusion massive de liquidités via le PGE, en 2022 s’est amorcée la reprise sous tension énergétique et en 2023-2025 s’est ouverte la normalisation économique et le remboursement des dettes Covid. Ce que les économistes appellent aujourd’hui « l’effet retard du PGE ». Le dispositif a évité une hécatombe immédiate. Mais il a déplacé dans le temps une partie des difficultés. Bruno Le Maire avait affirmé qu’il n’y aurait pas de mur de la dette, il arrive de plus en plus. Rappelons les chiffres des défaillances d’entreprises entre 2021 et 2025. 2021 : environ 32 000 ; 2022 : 41 000 ; 2023 : 44 000 ; 2024 : 66 250 ; 2025 : 68 000.
L’inflation est-elle un facteur réel ou un argument commode ? L’inflation a indéniablement réduit les marges, augmenté les charges incompressibles, fragilisé le pouvoir d’achat des clients. Mais elle n’a pas modifié le montant du PGE. La difficulté actuelle résulte d’une combinaison entre la dette fixe, une rentabilité affaiblie et une anticipation insuffisante.
En d’autres termes, on voit que le chiffre d’affaires protège l’image, que la marge protège l’entreprise, que la trésorerie protège la survie.
Ce qu’il faut retenir, c’est que le PGE n’est ni la cause unique des difficultés actuelles, ni un simple bouc émissaire. Il agit comme révélateur. Dans un environnement inflationniste et concurrentiel, seules les structures financières solides et anticipées résistent sans heurts au retour à la normalité.
La crise sanitaire fut un choc brutal, la sortie de crise est un test de gestion et ce sont nos entreprises, malheureusement, qui doivent faire face à ce que les observateurs économiques non conventionnels appelaient l’effet boomerang potentiel.
Gilles Desnoix
Sources : Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, Direction générale du Trésor, Banque de France, Fédération bancaire française (FBF), Bpifrance, Service-Public.fr, Greffe du Tribunal de commerce, Le Journal de Saône-et-Loire, Montceau News, Le Progrès, Les Échos, La Tribune, Challenges, Le Figaro Économie



