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mercredi 8 avril 2026 à 06:08

Justice



 

 

 

Fin 2021, un collectif de juges, de substituts et de greffiers, dénonce dans une tribune l’approche « gestionnaire » de la justice. Enorme succès de la tribune en nombre de signatures.  Avril 2026, un projet de réforme, dit « S.U.R.E », de la procédure pénale, vient indiquer que, rien à faire, au niveau politique, on n’entend pas.

Alors les avocats montent au créneau, dans un mouvement national de grève. Et les incidents ici et là se multiplient, car la situation est tendue.
L’acronyme « SURE » sonne bien avec l’air du temps qui vous invente des besoins de garanties partout (comme si c’était possible !), et il est mensonger. Rechercher une sanction « utile, rapide et effective » c’est ce que font déjà tous les magistrats du pays, chaque jour. Ça va bien de vouloir nous vendre des choses aussi sérieuses comme un paquet de lessive.

Insuffisamment de postes de magistrats et de greffiers

D’abord il faut savoir que les magistrats ne disposent pas du droit de grève : l’institution ne dort jamais, y compris pendant ses périodes de vacances judiciaires. On l’a vu aussi pendant le confinement : pas d’arrêt. On le voit également pendant cette grève des avocats : la grève perturbe, occasionne des renvois de jugements mais en aucun cas ne porte atteinte aux pouvoirs de l’autorité de poursuite, comme a pu le lire.  (On peut lire avec intérêt : Justice et médias, la tentation du populisme, d’Olivia Dufour)
Les avocats, eux, disposent du droit de grève, c’est un droit constitutionnel.

Ensuite, il faut savoir que la France est toujours mal dotée* en matière de nombre de magistrats et de greffiers – dont la fonction est indissociable du corps des magistrats parce qu’elle lui est indispensable. L’article en lien ci-dessous donne des précisions utiles y compris sur un effort fourni en 2023.

Qu’est-ce qu’on n’entend pas, au niveau politique ?

Il semble que l’institution judiciaire est vraiment méconnue. On attend d’elle, tout, mais on ne s’efforce pas d’en considérer, dans tous les sens du terme, la dimension symbolique. « La justice remplit une fonction symbolique, et ça, le pouvoir ne le comprend pas » disait Antoine Garapon, magistrat honoraire, à la radio, dans une émission intitulée, tiens donc : « Comment réhumaniser la justice ? »

Réhumaniser, ça passerait par créer des postes, c’est-à-dire, installer des gens, des personnes, dans ces fonctions. Des magistrats qui auraient alors le temps de travailler dans des conditions « réhumanisantes » pour tout le monde, y compris les justiciables.
Non que la justice soit « inhumaine », surtout en France, mais enfin on peut vite glisser, comme partout, quand les conditions de travail ne permettent pas de bien faire.

La justice est davantage qu’une fonction publique

Exiger toujours plus à moyens quasi constants, rendre le procès « fonctionnel », c’est l’esprit de ce projet de réforme qui s’en prend à un pilier de notre civilisation : la justice criminelle.
De fait, il y a toujours plusieurs possibilités : on peut revenir au lynchage par la population (soit physique, comme au Kenya par exemple en ce moment, soit numérique, comme sur les réseaux dits sociaux), ou on peut choisir de préserver un dispositif qui honore le pays et sa culture.

Un procès criminel, ça n’est pas rien. C’est même plutôt impressionnant. Et ça échappe, et devrait absolument échapper, à la culture dite d’entreprise, parce que leurs objets ne sont pas les mêmes ! La fonction symbolique que remplit la justice, elle est à cet endroit : une société digne de ce nom ne traite pas les crimes comme on gère la course aux abonnements chez un opérateur téléphonique.

Imaginez-vous que, de surcroît, la course à la vente aux abonnements peut pousser au suicide, selon les moyens employés. On vous renvoie** à un excellent article sur ce sujet.
Tout ça pour dire que ces réformes qui visent l’économie à tout crin, menacent le fondement civilisationnel de notre institution judiciaire. La Justice, c’est comme un service de néonatalogie : ça n’est jamais « rentable ». Ça coûte des sous, voilà. Mais que voulons-nous ? A chaque fois cette question se pose.

« Une déperdition démocratique »

Le projet de réforme, dont G. Darmanin, qui le porte, dit vouloir enfin discuter (ce sont ses dernières déclarations, parce que la grève des avocats enquiquine bien, pèse, complique), propose une sorte de « plaider-coupable » criminel, soit l’éviction de la victime puisque les débats disparaissent et avec eux ce qui reste de jury populaire. C’est l’exemple sans doute le plus parlant pour une population.

Les avocats de Chalon ont voté une motion*** dans laquelle ils exposent leurs raisons. Le texte du projet « fait peser sur la procédure la charge de compenser le manque de moyens humains et matériels », « « en supprimant le procès d’assises, (il) écarte le jury populaire ainsi que le débat public sur la preuve, la personnalité et la peine. (Il) transforme le jugement des crimes les plus graves en une justice soi-disant négociée mais surtout expéditive ».

Collier étrangleur et délitement social

Rien ne doit favoriser le délitement social, or étrangler la justice par des exigences d’abattage comme dans n’importe quelle entreprise à la mode, faute de créer et pourvoir des postes en nombre suffisant, c’est concourir à un mouvement de « décivilisation ». On a tous à y perdre, qu’on le sache ou non.
Les opinions sur ces sujets comme sur les autres, ont un défaut majeur : être des opinions. Avoir des opinions, c’est normal. De là à les prendre pour des lanternes… Doivent-elles avoir force de loi, la chose est-elle seulement possible ? Allez au Kenya**** voir ce que ça donne.

Florence Saint-Arroman

*https://www.actu-juridique.fr/justice/rapport-cepej-la-france-toujours-en-dessous-de-la-moyenne-europeenne/
**https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-1-page-151
***https://montceau-news.com/faits_divers/871109-justice-criminelle-les-avocats-de-chalon-sur-saone-denoncent-une-reforme-expeditive.html
****https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/04/02/je-sais-ce-qui-arrive-aux-voleurs-ici-au-kenya-les-lynchages-publics-se-multiplient_6676127_3212.html

 

 

 

 






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