Nouveau monde dominé par le rapport de force, France, Europe, élections
Deuxième volet de « Y a-t-il un « plan Trump » pour dominer le monde ? ». La France, l’Europe et l’enjeu politique des prochaines élections.
Après avoir analysé la stratégie internationale de Donald Trump, une question centrale demeure : où se situent la France et l’Europe dans ce nouveau monde dominé par le rapport de force ?
Alors que les médias évoquent des ingérences étrangères de plus en plus visibles, russes mais aussi américaines, et que Trump soutient ouvertement Marine Le Pen, quelles conséquences pour notre démocratie et nos choix électoraux ?
A-t-on à faire à une Europe moins aveugle que dépendante ? Plutôt que naïve ou inconsciente, l’Europe apparaît aujourd’hui dépendante sur des points stratégiques clés et mal synchronisée face à la rapidité de la politique américaine. Et les risques sont bien identifiés. Les principaux dangers pour l’Europe sont au nombre de 4 :
– une vassalisation par la contrainte (probable) du type pressions commerciales, exigences d’alignement technologique ou énergétique, restrictions vis-à-vis de la Chine : peut contraindre l’Europe à des choix coûteux si elle ne parle pas d’une seule voix.
– une instabilité géopolitique accrue dans l’Atlantique Nord. Les logiques de coups de force, comme au Venezuela ou dans les débats autour du Groenland, fragilisent l’environnement sécuritaire européen, notamment via l’OTAN.
– une érosion de l’ordre international fondé sur des règles. Moins de multilatéralisme, ou sa disparition, plus d’unilatéralisme affaiblissent les mécanismes de prévention des crises en exposant davantage les pays intermédiaires.
– un risque d’une confrontation entre blocs. Encore peu probable à court terme, mais potentiellement grave, ce risque existe tout de même car les rivalités technologiques et économiques, les menaces cyber et militaires pourraient dégénérer par accident ou escalade mal maîtrisée.
Le scénario le plus crédible n’est pas celui d’une guerre classique, mais d’une confrontation hybride mêlant sanctions et guerres commerciales, pressions technologiques, cyberattaques et désinformation, démonstrations militaires limitées. Et il existe encore des étapes non franchies comme l’annexion du Groenland que Trump tentera d’une manière ou d’une autre.
Le danger majeur reste l’accident d’escalade, quand des garde-fous politiques ou institutionnels ne jouent plus leur rôle. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, nous nageons déjà de manière épisodique ou larvée dans cet environnement international.
La France a bien une voix qui compte ? Oui, certes, mais beaucoup moins qu’avant. La France demeure une puissance diplomatique et militaire reconnue. Elle parle, alerte, propose. Mais dans le monde tel que le conçoit Trump, la diplomatie juridique pèse moins que le levier économique, la modération est perçue comme une faiblesse, le multilatéralisme n’est plus un langage commun. Et donc, résultat : la France est audible, mais souvent contournée, surtout lorsqu’elle agit seule.
L’Europe est bien un ensemble politique fort économiquement ? Oui, certes, mais il est très fragile politiquement. L’Union européenne reste un géant commercial, mais un acteur stratégique fragmenté par son système de décisions lentes, par ses intérêts nationaux divergents, par ses dépendances militaires, énergétiques et technologiques, et aussi et surtout par son absence de ligne politique unifiée. En fait, dans la réalité, Trump n’attaque pas l’Europe frontalement : il exploite ses divisions et négocie avec ses failles.
L’Europe est-elle déjà vassalisée ? La question se pose, elle est clairement posée par ceux qui s’interrogent sur ses réactions face aux coups de force trumpiens. Le terme est excessif, sans aucun doute pour le moment, mais il pose une vraie question. Une amorce de réponse est que l’Europe n’est pas soumise par choix, elle est vulnérable par dépendance. Dans un monde transactionnel, celui qui dépend subit les règles plus qu’il ne les écrit.
Nous sommes à la fin d’une illusion sur les « ingérences ». Longtemps focalisé sur les ingérences russes, le débat s’élargit désormais à une réalité nouvelle que constitue l’intervention politique américaine assumée.
Donald Trump soutient publiquement certains courants politiques européens, critique ouvertement d’autres, évoque des mesures de rétorsion économiques selon les choix électoraux. Et il le fait ouvertement et revendique que l’on en tienne compte sous peine de représailles.
On peut affirmer que les élections françaises sont sous regard international. Le soutien explicite de Trump à Marine Le Pen n’est pas anecdotique. Il s’inscrit dans une stratégie visant à favoriser des gouvernements nationalistes et souverainistes, à affaiblir la cohésion européenne, à privilégier des relations bilatérales asymétriques avec Washington. De ce fait les élections françaises deviennent ainsi un enjeu géopolitique à part entière.
On est légitime à se poser la question : est-ce là une ingérence ? La réponse n’est pas simple ni simpliste car juridiquement, la frontière est floue, mais politiquement, le message est clair, nous entrons dans une époque où les grandes puissances assument de peser sur les choix démocratiques des autres pays.
Est-ce que cela change quelque chose pour les citoyens ? Pour le quotidien des Français et des Européens, les conséquences sont concrètes : risque de hausse des prix, instabilité économique, affaiblissement des protections internationales, montée des tensions politiques internes, sentiment d’un monde plus imprévisible et anxiogène.
Nous pouvons, pour conclure, affirmer que non, Trump n’a pas de plan secret pour dominer le monde et qu’il applique une stratégie de puissance fondée sur le rapport de force, que oui la France n’est pas absente, mais qu’elle ne peut plus agir seule. Que non, l’Europe n’est pas condamnée, mais elle doit choisir entre subir ou s’organiser et que oui, malheureusement, nos élections nationales prennent désormais une dimension géopolitique.
Non, le monde ne s’effondre pas, mais il change brutalement de règles.
Gilles Desnoix
Sources : Reuters, Le Monde, Courrier international, Le Parisien, Public Sénat, Franceinfo, Le Grand Continent, Institut français des relations internationales (IFRI), Fondation pour la recherche stratégique (FRS)
En version traduite : Associated Press (AP), ABC News, Time Magazine, The Guardian, Congressional Research Service (États-Unis)



