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mardi 21 avril 2026 à 03:02

Trump, la folie en débat



 

« Le monde est un bistrot, ce sont les piliers de bar qui le dirigent. » disait récemment François Morel dans sa rubrique du 11 janvier sur France Inter.
Un rire, grinçant. Une image, qui circule jusque dans nos cafés de Saône-et-Loire, de Montceau-les-Mines à Chalon, où l’on refait le monde entre deux expressos.

Mais une autre phrase, bien plus ancienne, revient comme un écho troublant. Celle d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

Entre le bistrot de Morel et le clair-obscur de Gramsci, il y a peut-être la même angoisse.

Et cette angoisse ne s’arrête pas aux frontières américaines. Elle se discute ici aussi, chez nous. Et au cœur de cette inquiétude, une question devenue mondiale : « Donald Trump a-t-il toute sa tête ? »

Si elle l’a été, cette question n’est plus marginale. Longtemps, cette interrogation relevait du commentaire militant ou de la satire. Aujourd’hui, elle a changé de nature.

 

Dans les discussions locales comme dans les grandes capitales, une même impression circule : quelque chose ne tourne plus rond dans la manière dont s’exerce le pouvoir au sommet de la première puissance mondiale. Aux États-Unis, une majorité d’Américains estime que Donald Trump est devenu plus « erratique » avec l’âge. Même dans son camp, le doute existe.

Et ce doute traverse l’Atlantique car dans un monde interconnecté, les décisions prises à Washington ne restent pas à Washington. Elles impactent l’économie, la sécurité, l’énergie, jusqu’ici, en Bourgogne, dans nos entreprises, nos prix, nos vies quotidiennes.

Ce n’est donc pas une curiosité lointaine, c’est une inquiétude partagée.

 

Il faut savoir éviter le piège des mots : « fou », vraiment ? Dire que Trump est « fou », « dérangé », « instable » : les mots circulent vite, parfois trop vite. Ils circulent dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les conversations du quotidien. Mais ils résistent mal à l’analyse.

D’abord, aucun diagnostic médical indépendant ne permet aujourd’hui d’affirmer une incapacité mentale. Ensuite, une règle simple s’impose : on ne diagnostique pas quelqu’un à distance. Enfin, et c’est essentiel, Donald Trump n’a pas changé de nature. Depuis des années, son style politique repose sur la provocation, l’exagération, la confrontation, la rupture des codes.   Ce qui inquiète aujourd’hui est aussi ce qui, hier, a contribué à son succès. Autrement dit : le problème n’est pas seulement l’homme, c’est le regard que l’on porte désormais sur lui.

 

Nous ne pouvons nier la réalité de cette inquiétude. Pour autant, il serait dangereux de balayer ces inquiétudes d’un revers de main. Car quelque chose a évolué. Ses déclarations récentes, notamment sur la scène internationale, ont été perçues comme plus abruptes, plus risquées, dans un contexte déjà tendu. Et surtout, l’âge introduit une nouvelle variable. À près de 80 ans, la question de la capacité d’un dirigeant devient inévitable. Non pas comme une attaque, mais comme une exigence de responsabilité.

 

 Dans ce contexte, le débat sur le 25ᵉ amendement de la constitution américaine, longtemps théorique, on change de registre. On passe du jugement politique à la question institutionnelle. Dans ce comportement erratique qui interroge et qui pousse beaucoup à se demander si Trump est fou, doit-on voir une stratégie ou une dérive ?

Ses soutiens opposent une lecture radicalement différente. Pour eux, Trump ne déraille pas. Il dérange. Ses excès seraient volontaires, ses provocations, calculées ; son imprévisibilité, stratégique. Dans cette vision, il ne subit pas le chaos, il l’utilise.

Et il faut reconnaître que cette stratégie a, par le passé, produit des résultats politiques bien réels. Mais elle comporte une fragilité car elle suppose que tout est maîtrisé. Or c’est précisément ce dont doutent de plus en plus d’observateurs. Et dans un monde où les tensions internationales sont fortes, la frontière entre stratégie et dérive devient un enjeu majeur.

 

Puisque nous avons mentionné la Constitution américaine, voyons ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. Le 25ᵉ amendement est souvent présenté comme une solution. En réalité, c’est un outil très limité qui permet d’écarter un président uniquement s’il est incapable d’exercer ses fonctions, pas s’il est excessif, pas s’il est inquiétant, pas s’il est contesté. Et surtout, sa mise en œuvre est extrêmement difficile. Elle nécessite une rupture au cœur même du pouvoir exécutif, puis un consensus politique très large. Autant dire qu’en l’état actuel, cette hypothèse reste hautement improbable. La Constitution américaine peut gérer une incapacité médicale mais pas un trouble  psychiatrique. Elle est beaucoup moins armée face à un trouble politique diffus.

 

L’histoire américaine, vieille de 243 ans depuis le traité de Paris, apporte un éclairage utile aux leçons de l’histoire. Woodrow Wilson, après un AVC en 1919, a été largement incapable de gouverner pendant des mois. Mais le problème n’était pas seulement son état. C’était le silence autour de sa santé.

Ailleurs dans le monde, d’autres dirigeants ont également gouverné diminués. Et à chaque fois, la même question revient : à partir de quand l’incapacité devient-elle un sujet public ? Et qui décide ?

 

C’est ici que la phrase de Gramsci prend toute sa force, car dans nos inquiétudes, c’est le monde qui devient un symptôme, puisque nous vivons une époque de transition où les équilibres se fragilisent, les repères s’effacent, les certitudes politiques s’érodent.

Dans ce contexte, des figures comme Trump ne surgissent pas par hasard. Elles s’imposent parce qu’elles incarnent une rupture. Le trouble ne vient pas uniquement de l’individu. Il vient du moment historique que nous avons du mal à nommer.

 

Nous sommes dans un équilibre incertain et souvent angoissant, juste entre le rire et le vertige. La chronique de François Morel fait rire parce qu’elle pousse la logique à l’absurde. Mais si elle touche juste, c’est qu’elle capte une réalité diffuse, un sentiment que quelque chose échappe, que les règles changent, que les repères vacillent et que, parfois, le monde ressemble effectivement à un bistrot… où les décisions les plus graves semblent prises à l’instinct et pas toujours dans la sérénité et la pleine possession de ses moyens.

Nous avons à faire, là, à une question profondément politique. Comme il s’écrivait en 1968 sur les murs par les étudiants révoltés « tout est politique » et dans les années 70 par les féministes « le privé est politique », nous pourrions dire que l’état mental d’un dirigeant du pays le plus puissant du monde est forcément politique.

Alors, Donald Trump est-il « fou » ? La réponse la plus sérieuse est non démontrée. Mais la question elle-même est révélatrice. Elle dit notre difficulté à comprendre ce qui se passe. Notre besoin de qualifier ce qui nous inquiète et peut-être aussi notre impuissance à agir dessus. Car au fond, ce n’est ni la médecine, ni les humoristes, ni même les éditorialistes qui trancheront. Ce sera, comme souvent, le politique.

Et nous, ici, depuis Montceau-les-Mines ou ailleurs, la tentation serait de considérer tout cela comme lointain. Mais ce serait une erreur grossière car les déséquilibres du monde finissent toujours par nous atteindre dans les crises économiques, dans les tensions énergétiques, dans les incertitudes géopolitiques. Ce qui se joue à Washington ne reste jamais à Washington.

 

Nous vivons une époque à comprendre plus qu’à juger et du coup peut-être faut-il revenir à Gramsci pour conclure.

 

Nous sommes dans cet entre-deux où les certitudes disparaissent plus vite que les alternatives n’émergent. Dans ce clair-obscur, les figures politiques deviennent difficiles à lire. Donald Trump n’est peut-être pas un « monstre ». Mais il est, à sa manière, un symptôme. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Reuters, Associated Press (AP News), Ipsos, Le Monde, Le Figaro, Libération, France Inter, Radio France, France 24, American Psychiatric Association, National Institutes of Health (NIH), Encyclopaedia Britannica, ArXiv (Cornell University).

 

 

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