Iran, Liban, tout ça pour ça ?
Pendant des mois, voire des années, les peuples du Moyen-Orient auront entendu les mêmes promesses. Il fallait frapper l’Iran. Il fallait contenir l’Iran. Il fallait affaiblir les Gardiens de la Révolution. Il fallait briser « l’axe de la résistance ». Il fallait empêcher l’Iran de devenir une puissance nucléaire. Il fallait, selon certains, créer les conditions d’un changement de régime. Il fallait, selon d’autres, restaurer la crédibilité de la dissuasion américaine.
Et si, au bout du compte, maintenant qu’il semble qu’un accord va être signé, la question était simplement : tout ça pour ça ?
Des milliers de morts. Des villes détruites. Des infrastructures ravagées. Des économies exsangues dans le monde entier, et des consommateurs traumatisés par le prix des carburants.. Des populations traumatisées. Des centaines de milliards de dollars engloutis. Et au terme de cette séquence historique, quel est le résultat concret ?
L’Iran n’a pas été vaincu.
C’est peut-être là le fait politique majeur que beaucoup refusaient d’envisager. Deux puissances nucléaires, les États-Unis et Israël, dotées d’une supériorité militaire écrasante, n’ont pas réussi à imposer une capitulation stratégique de Téhéran. L’État iranien est toujours là. Les Gardiens de la Révolution sont toujours là. Le régime des mollahs est toujours là.
Certes, l’Iran est affaibli. Son économie souffre. Ses infrastructures ont été touchées. Son appareil militaire a subi des pertes. Mais un pays diminué n’est pas nécessairement un pays vaincu. Or la distinction est fondamentale.
Depuis des décennies, l’objectif affiché n’était pas simplement de punir l’Iran ou de dégrader certaines de ses capacités. L’objectif était de modifier durablement son comportement stratégique. Sur ce point, le résultat apparaît beaucoup plus ambigu.
Le programme nucléaire, qui était censé être au cœur de toutes les préoccupations, demeure entouré d’incertitudes. Les connaissances scientifiques ne se bombardent pas. Les ingénieurs ne disparaissent pas avec les bâtiments. Les savoir-faire accumulés pendant des décennies survivent souvent aux frappes aériennes.
L’histoire récente montre d’ailleurs que les programmes nucléaires ne sont que rarement détruits par la force. Ils sont retardés, dispersés, adaptés, clandestinisés. Mais rarement effacés.
L’autre promesse concernait les alliés régionaux de Téhéran.
Là encore, les dégâts sont considérables. Le Hezbollah a été durement frappé. Les différentes milices alliées ont perdu des hommes, des capacités et des ressources. Pourtant, l’histoire du Moyen-Orient enseigne une leçon récurrente : les mouvements politico-militaires survivent souvent à des défaites qui paraissent terminales sur le moment.
Ces organisations se transforment, se réorganisent, changent de tactique, recrutent une nouvelle génération. Elles peuvent perdre des batailles et rester des acteurs politiques majeurs pendant des décennies. Personne ne peut affirmer aujourd’hui que les réseaux d’influence iraniens ont disparu.
Pendant ce temps, les destructions sont bien réelles.
Au Liban, la crise économique s’est aggravée. En Iran, les difficultés sociales se sont accumulées. Dans toute la région, l’investissement, le commerce et le développement ont été sacrifiés au profit d’une logique de confrontation permanente. Les populations civiles paient toujours le prix des stratégies élaborées dans les états-majors et les palais présidentiels.
Et c’est peut-être là que surgit la plus grande ironie de cette séquence historique.
Car au moment même où l’on cherchait à contenir l’influence iranienne, le monde découvrait à quel point l’Iran conservait une capacité de nuisance stratégique.
Le détroit d’Ormuz reste un point de passage vital pour le commerce mondial de l’énergie. Chaque crise rappelle que Téhéran possède toujours des leviers capables de faire trembler les marchés et d’inquiéter les capitales du monde entier. Bien entendu, la Turquie et l’Arabie saoudite sont en train de prévoir une riposte de contournement avec un pipeline pour le pétrole et le gaz qui relierait la Méditerranée au golfe Persique.
L’Iran n’est pas devenu plus faible au point d’être ignoré. Il reste suffisamment puissant pour qu’on soit obligé de négocier avec lui.
Et c’est précisément ce qui donne à beaucoup le sentiment d’un retour à la case départ, après les sanctions, les frappes, les assassinats ciblés, les campagnes militaires, les menaces, les discours martiaux.
On revient finalement à ce qui existait déjà auparavant : la nécessité de parler avec l’Iran du nucléaire, de la sécurité régionale et de l’équilibre des puissances.
Tout cela rappelle une réalité géopolitique souvent oubliée : il est beaucoup plus facile de détruire que de transformer. Transformer un régime, modifier une idéologie, remodeler un équilibre régional ou faire émerger un nouvel ordre politique sont des objectifs d’une difficulté immense. Les exemples afghan, irakien, libyen ou syrien devraient suffire à rappeler cette évidence.
Mais une autre question se profile déjà à l’horizon.
Les États-Unis regardent désormais vers le Pacifique. La rivalité avec la Chine structure de plus en plus la stratégie américaine. Les ressources militaires, diplomatiques et budgétaires ne sont pas infinies.
Dans ce contexte, les monarchies du Golfe pourraient être confrontées à une réalité nouvelle qui serait un engagement américain moins direct, moins automatique, moins massif.
Si cette évolution se confirme, alors l’Iran pourrait paradoxalement retrouver une marge de manœuvre régionale malgré les dommages subis. Ce ne serait pas la victoire triomphale que certains imaginent, mais ce ne serait certainement pas la défaite totale annoncée depuis des années.
Alors, que restera-t-il de cette période lorsqu’on l’observera avec le recul de l’histoire ?
Des cimetières plus remplis, des dettes plus lourdes, des infrastructures à reconstruire, des sociétés plus polarisées et une question qui continuera de hanter les observateurs.
Tout ça pour ça ?
Peut-être que la véritable réponse n’apparaîtra pas aujourd’hui, peut-être faudra-t-il attendre dix ans. Dix ans pour voir si le programme nucléaire a réellement été stoppé ou simplement retardé, pour savoir si les réseaux alliés de l’Iran ont disparu ou se sont reconstitués, pour mesurer si les Gardiens de la Révolution ont été affaiblis durablement ou s’ils ont transformé leurs revers en récit national, pour vérifier si les monarchies du Golfe se sentent plus en sécurité ou plus vulnérables, pour savoir si l’Amérique est réellement partie vers le Pacifique, pour découvrir si la région est devenue plus stable ou si elle prépare déjà la prochaine guerre.
L’histoire du Moyen-Orient est remplie de conflits que l’on croyait décisifs et qui n’étaient en réalité que des chapitres intermédiaires.
Alors oui, rendez-vous dans dix ans.
C’est peut-être seulement à ce moment-là que l’on pourra répondre honnêtement à la question que tant de gens se posent déjà aujourd’hui :
Tout ça pour ça ?
Gilles Desnoix



