Plein-emploi : une promesse enterrée
Le journal Le Monde publie ce mercredi 19 août un article au titre sans détour : « La hausse du chômage enterre la promesse d’Emmanuel Macron de retrouver le plein-emploi ». À huit mois de l’élection présidentielle, le taux de chômage atteint 8,3 %, contre les 5 % promis pour 2027. Après neuf années de réformes du droit du travail, de restrictions de l’assurance-chômage, d’aides massives aux entreprises et de discours sur la « valeur travail », le constat mérite mieux qu’une bataille de chiffres. Il oblige à se demander qui a bénéficié de cette politique, qui en supporte aujourd’hui l’échec et pourquoi, en France, la responsabilité du chômage semble toujours peser davantage sur celui qui perd son emploi que sur celui qui le supprime. Montceau News dissèque l’information afin de la rendre plus claire pour le lecteur.
Une promesse désormais hors d’atteinte En 2022, Emmanuel Macron avait fixé un objectif clair : ramener le chômage autour de 5 % avant la fin de son second mandat. C’est ce niveau que les économistes désignent généralement comme le « plein-emploi » : non pas la disparition totale du chômage, mais une situation dans laquelle celui-ci ne serait plus que temporaire, lié aux transitions entre deux emplois ou aux difficultés ponctuelles de recrutement.
Quatre ans plus tard, la France ne s’en approche pas. Elle s’en éloigne.
Selon l’Insee, le taux de chômage a atteint 8,3 % de la population active au deuxième trimestre 2026. Il progresse de 0,2 point en trois mois et de 0,7 point en un an. Le pays compte désormais 2,677 millions de chômeurs au sens du Bureau international du travail, soit 261 000 de plus qu’un an auparavant. C’est le niveau le plus élevé depuis l’automne 2020, alors marqué par la crise sanitaire, et, hors Covid, depuis 2019. Le chômage augmente pour le sixième trimestre consécutif.
La promesse présidentielle n’est donc pas simplement compromise. Sauf retournement économique spectaculaire, elle est mathématiquement hors d’atteinte.
Il faudrait en quelques mois faire passer le taux de chômage de 8,3 % à 5 %, soit une baisse de plus de trois points. Même lors de la période la plus favorable des mandats de l’actuel président, entre 2017 et 2023, six années avaient été nécessaires pour passer de 9,7 % à 7,1 %. Et cette décrue avait commencé avant l’arrivée d’Emmanuel Macron, à la fin du quinquennat de François Hollande. C’est ce que constate aujourd’hui Le Monde : ce qui fut longtemps présenté comme l’un des principaux succès du président devient, au terme de ses deux mandats, l’un des symboles de ses promesses inachevées. Le Monde
Des statistiques artificiellement gonflées ? Oui, mais seulement en partie. Le gouvernement ne nie pas la hausse, mais il tente de la relativiser. Son principal argument repose sur la loi dite « pour le plein-emploi », entrée progressivement en application depuis janvier 2025. Elle a entraîné l’inscription automatique à France Travail des bénéficiaires du RSA, des jeunes suivis par les missions locales et de certaines personnes accompagnées par Cap emploi. Des personnes auparavant absentes des statistiques sont donc désormais comptabilisées. Le Premier ministre Sébastien Lecornu défend cette évolution : mieux vaudrait, selon lui, accompagner ces personnes vers l’emploi que les laisser invisibles.
L’argument n’est pas faux. L’Insee estime que les bénéficiaires du RSA et les jeunes nouvellement inscrits expliquent près de la moitié de la hausse cumulée du chômage depuis la fin de 2024. Le gouvernement affirme que, sans cet effet statistique, le taux serait inférieur à 8 %. Mais cela signifie également que plus de la moitié de la hausse n’est pas imputable à la réforme. Surtout, d’autres indicateurs se dégradent simultanément : le taux d’emploi des 15-64 ans recule de 0,3 point, le nombre de chômeurs de longue durée augmente, les emplois précaires progressent et le « halo autour du chômage » demeure très important. Il regroupe 1,9 million de personnes qui souhaitent travailler mais ne sont pas comptabilisées comme chômeuses parce qu’elles ne sont pas immédiatement disponibles ou n’ont pas accompli les démarches exigées. Autrement dit, le thermomètre a certes été modifié, mais le malade a aussi de la fièvre.
Les jeunes en première ligne Le chiffre le plus inquiétant concerne les 15-24 ans : leur taux de chômage atteint 21,6 %, en hausse de 2,5 points sur un an. Parmi les 25-49 ans, il monte à 7,5 %, son niveau le plus élevé depuis 2021. Chez les plus de 50 ans, il atteint 5,5 %, au plus haut depuis 2022. Toutes les générations sont donc touchées, mais pas de la même manière. Les jeunes cumulent les contrats courts, les stages, l’intérim, les périodes de formation et les difficultés d’accès au logement. On leur demande de devenir rapidement autonomes tout en leur proposant une insertion professionnelle de plus en plus morcelée. Les seniors connaissent l’autre versant du paradoxe. La loi leur impose de travailler plus longtemps, mais les entreprises hésitent à les recruter ou cherchent parfois à s’en séparer avant la retraite. La puissance publique repousse l’âge de départ, tandis que le marché du travail leur ferme progressivement la porte. Entre les deux, les salariés voient diminuer leur capacité à changer d’emploi. Quand le chômage remonte, on négocie moins facilement son salaire, on hésite davantage à quitter une entreprise et l’on accepte plus souvent des conditions que l’on aurait auparavant refusées. Le chômage n’affecte donc pas seulement ceux qui n’ont plus de travail : il affaiblit aussi le pouvoir de négociation de ceux qui en ont encore un.
Neuf années de politique de l’offre. Depuis 2017, le gouvernement a pourtant déployé des moyens considérables. Les ordonnances travail ont facilité les licenciements et plafonné certaines indemnités prud’homales. L’assurance-chômage a été réformée à plusieurs reprises, avec des conditions d’accès plus strictes et une indemnisation moins favorable pour certains demandeurs d’emploi. L’apprentissage a été puissamment subventionné. Les cotisations patronales ont été réduites. Les aides publiques versées aux entreprises ont atteint des montants considérables, souvent sans obligations suffisantes en matière d’emploi, de salaires ou de maintien des activités. Le raisonnement était celui de la politique de l’offre : alléger les contraintes et le coût du travail devait permettre aux entreprises d’investir, de produire et d’embaucher. Il serait malhonnête de prétendre que rien n’a fonctionné. Le chômage a effectivement baissé entre 2017 et 2023. Le taux d’emploi a progressé, notamment chez les seniors, et l’apprentissage a permis à de nombreux jeunes d’entrer dans l’entreprise.
Mais deux questions demeurent.
La première porte sur le coût de cette baisse. Combien d’emplois auraient été créés sans les aides ? Combien ont été durablement maintenus une fois les subventions réduites ? Combien d’argent public a financé des emplois qui auraient existé de toute façon ?
La seconde porte sur la solidité du modèle. Si le chômage recommence à progresser dès que la croissance ralentit et que les aides à l’apprentissage diminuent, alors le « plein-emploi » annoncé reposait peut-être moins sur une transformation durable de l’économie que sur une très coûteuse perfusion publique.
Le Parisien résume brutalement le problème : « Les aides aux entreprises n’ont pas fait reculer le chômage ». La formule mérite d’être nuancée sur l’ensemble de la période, mais elle pose une vraie question démocratique : peut-on continuer à verser des milliards d’euros d’argent public sans exiger de contreparties vérifiables sur l’emploi, les salaires, la formation et la localisation des activités ?
Le chômeur transformé en suspect. L’échec est également philosophique et social. Depuis plusieurs années, la politique de l’emploi repose sur une idée rarement formulée aussi crûment : s’il existe des emplois vacants, le chômage viendrait nécessairement d’un manque de mobilité, de formation, d’effort ou de volonté des personnes sans emploi. On contrôle donc davantage. On réduit les droits. On durcit les sanctions. On impose des heures d’activité aux bénéficiaires du RSA. On demande au chômeur de prouver qu’il cherche, qu’il accepte, qu’il se déplace, qu’il se forme et, finalement, qu’il mérite encore d’être aidé. Mais une radiation administrative ne crée aucun emploi. Une allocation suspendue ne fait pas apparaître un atelier, un commerce, une usine ou un service public dans un territoire qui en manque. Il existe certes des métiers en tension et des difficultés réelles de recrutement. Certaines formations ne correspondent pas suffisamment aux besoins. Les problèmes de logement, de transport, de garde d’enfants et de rémunération empêchent aussi des recrutements. Mais réduire tout cela au comportement individuel du demandeur d’emploi revient à confondre la conséquence et la cause.
Un poste vacant à Paris, Lyon ou Dijon ne constitue pas nécessairement une solution pour une personne habitant le bassin minier, sans véhicule, sans logement disponible sur place et avec une famille à charge. Un emploi payé au SMIC, à temps partiel, avec des horaires fractionnés et plusieurs dizaines de kilomètres de déplacement quotidien n’est pas toujours économiquement viable.
Le problème n’est alors pas que les gens refusent de travailler. C’est parfois que le travail proposé ne permet plus correctement de vivre.
Partis et syndicats : deux visions du plein-emploi. À droite et dans l’ancien bloc présidentiel, la réponse consiste majoritairement à réclamer davantage de politique de l’offre : réduction des dépenses publiques, baisse du coût du travail, formation adaptée aux besoins des entreprises et nouvelles flexibilités. Édouard Philippe estime ainsi qu’il faut retrouver « une politique de l’offre ambitieuse et assumée » et gagner « la bataille des compétences ». Le Rassemblement national dénonce, lui, un « naufrage » macroniste et un « champ de ruines ». Mais la violence de la formule ne suffit pas à constituer une politique de l’emploi. Elle laisse notamment sans réponse la question du financement des services publics, de la conditionnalité des aides aux entreprises et de la sécurisation des parcours professionnels.
À gauche, le PCF estime que l’argent public doit « servir l’emploi, pas les licenciements ». Il propose de conditionner les aides, de donner davantage de pouvoirs aux salariés, de développer les services publics, de soutenir l’industrie et d’interdire aux entreprises bénéficiaires d’argent public de licencier pour accroître leurs dividendes.
La CGT et sa presse dénoncent neuf années de politique de l’offre, la multiplication des exonérations et une loi « plein-emploi » davantage conçue pour contrôler les privés d’emploi que pour créer du travail.
La CFDT parle, de son côté, d’un « pari perdu » et insiste sur la qualité des emplois, l’accompagnement, la formation et le dialogue social. FO dénonce régulièrement les restrictions successives de l’assurance-chômage et refuse que les demandeurs d’emploi deviennent la variable d’ajustement des politiques budgétaires.
Les associations de lutte contre la pauvreté rappellent enfin une évidence : derrière une statistique se trouvent des loyers, des factures, des repas sautés et des enfants qui grandissent dans l’incertitude. Le chômage augmente alors que la France compte déjà près de 10 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. Restreindre encore l’indemnisation ne ferait pas disparaître la précarité ; cela ne ferait que la déplacer vers les familles, les associations, les centres communaux d’action sociale et les collectivités locales.
Remettre l’emploi avant les statistiques. Une autre politique est possible, sans promettre magiquement la disparition du chômage. Elle consisterait d’abord à conditionner strictement les aides publiques aux entreprises à des objectifs contrôlables : emplois créés ou maintenus, augmentation des salaires, formation, investissement productif, respect de critères environnementaux et interdiction des délocalisations opportunistes. Elle devrait ensuite soutenir les secteurs répondant à des besoins réels : santé, dépendance, petite enfance, école, logement, transports collectifs, rénovation énergétique, industrie et transition écologique. Les besoins sociaux sont immenses ; le paradoxe est que nous manquons à la fois d’emplois et de personnes pour les satisfaire. Il faudrait également sécuriser les parcours professionnels, indemniser correctement les périodes de chômage, renforcer la formation choisie plutôt que subie et développer des solutions concrètes de mobilité, de logement et de garde d’enfants. Enfin, la France devrait cesser de considérer le salaire uniquement comme un coût. Un salaire est aussi un revenu dépensé dans les commerces, les services et l’économie locale. Comprimer les rémunérations et les dépenses publiques peut améliorer momentanément certains tableaux comptables ; cela peut aussi réduire la demande, ralentir l’activité et supprimer les emplois que l’on prétendait sauver.
La promesse et l’addition. Emmanuel Macron avait fait du plein-emploi l’une des preuves attendues de l’efficacité de sa politique. Le chômage a d’abord reculé, il serait absurde de le nier. Mais il remonte désormais à 8,3 %, les emplois précaires se multiplient et la promesse des 5 % ne sera pas tenue. Le plus préoccupant n’est pourtant pas qu’un président ait perdu un pari. Les promesses électorales ont l’étrange habitude de devenir, avec le temps, des objectifs, puis des ambitions, avant de finir en circonstances indépendantes de la volonté de ceux qui les avaient formulées.
Le vrai problème est ailleurs : pendant neuf ans, on a demandé aux salariés d’être plus flexibles, aux chômeurs d’être plus disponibles, aux bénéficiaires du RSA de prouver leur activité et à la collectivité de financer largement les entreprises. Aujourd’hui, la politique échoue, mais ce sont encore les plus fragiles que l’on menace de sanctionner ou de moins indemniser.
La promesse du plein-emploi est enterrée. Prenons garde que, sous elle, on ne cherche pas une fois encore à ensevelir les droits des chômeurs. Car le chômage n’est pas une faute individuelle. C’est le résultat d’une économie, de choix industriels, budgétaires et sociaux. Et ceux qui ont fait ces choix devraient peut-être, pour une fois, être invités à traverser la rue… afin d’aller en rendre compte.
Gilles Desnoix
Sources : Le Monde ; Insee ; Dares ; ministère du Travail ; Élysée ; Unedic ; CFDT ; CGT ; FO ; PCF ; Le Parisien ; La Tribune ; Marianne ; Secours catholique ; ATD Quart Monde ; Collectif Alerte ; Fédération des acteurs de la solidarité.



