La laïcité ne demande pas aux femmes de disparaître.
Samedi 5 septembre, une délégation d’une centaine de membres du mouvement religieux hindou BAPS effectuait une visite privée de la tour Eiffel. Selon les représentants du personnel, des salariées auraient alors reçu pour consigne de quitter leur poste, auraient été remplacées par des hommes ou invitées à ne pas traverser certains espaces afin d’être soustraites au regard des visiteurs. La Société d’exploitation de la tour Eiffel a reconnu que la délégation avait demandé que soient limitées les « interactions avec les femmes » et admis que ces conditions n’auraient jamais dû être acceptées. Le personnel, estimant que des collègues avaient été humiliées et rendues invisibles en raison de leur sexe, a protesté, entraînant la fermeture du monument le lundi 7 septembre. La Ville de Paris a annoncé une enquête, tandis que le BAPS a présenté ses excuses pour les désagréments causés, tout en affirmant n’avoir demandé l’exclusion de personne. Les faits précis et les responsabilités doivent encore être complètement établis. Mais une question demeure : comment, au pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a-t-on pu envisager de cacher des femmes pour ménager le regard de certains hommes ? Ce n’est manifestement plus seulement l’ascenseur de la tour Eiffel qui connaît un problème d’étage.
Ce que dit vraiment la laïcité. La laïcité est souvent invoquée comme une formule magique permettant de clore une discussion avant même de l’avoir commencée. Les uns la présentent comme une arme contre les religions ; les autres comme un principe hostile à toute manifestation publique de la foi. Elle n’est pourtant ni l’une ni l’autre. Son socle historique demeure la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Son article premier affirme que « la République assure la liberté de conscience » et garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions nécessaires à l’ordre public. L’article 2 dispose que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Depuis 1958, la Constitution définit également la France comme une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale » et garantit l’égalité devant la loi sans distinction d’origine ou de religion.
La laïcité ne commande donc pas la disparition des religions. Elle protège la liberté de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de pratiquer un culte ou de n’en pratiquer aucun. Elle impose d’abord la neutralité à l’État, aux collectivités publiques et aux agents chargés d’une mission de service public, afin que tous les citoyens soient traités de la même manière.
Un fonctionnaire ne doit pas manifester ses convictions religieuses dans l’exercice de ses fonctions. En revanche, l’usager d’une mairie, d’une médiathèque, d’un hôpital ou d’un monument public conserve, en principe, le droit d’exprimer les siennes. Il reste soumis aux nécessités du service, à la sécurité, à l’ordre public et au respect des droits des autres, mais il n’a pas à devenir philosophiquement transparent avant de franchir la porte. La République demande à ses agents d’être neutres ; elle ne demande pas aux citoyens d’arriver sans croyance, sans signe et, tant qu’à faire, sans personnalité.
Une femme n’est pas une présence indésirable. L’incident de la tour Eiffel ne relève pas uniquement de la loi de 1905. Il pose d’abord une question d’égalité entre les femmes et les hommes et de non-discrimination dans le travail. Si des salariées ont bien été écartées parce qu’elles étaient des femmes, elles ne l’ont été ni pour une insuffisance professionnelle, ni pour une raison de sécurité, ni pour répondre à une nécessité de service. Leur seul tort aurait été d’appartenir au sexe que certains visiteurs ne souhaitaient pas voir. La violence symbolique d’une telle décision est considérable. Ces femmes ne sont plus regardées comme des professionnelles exerçant une fonction, mais comme des présences gênantes qu’il faudrait déplacer avant l’arrivée d’une délégation. On ne leur aurait pas demandé d’adapter leur manière de travailler : on leur aurait demandé de disparaître.
Or, dans la société française, une femme n’est pas une catégorie particulière de citoyen dont la visibilité dépendrait de la sensibilité des hommes présents. Elle est une citoyenne à part entière, libre de circuler, de travailler, de parler, de décider, de commander, d’élire et d’être élue. Elle n’a pas à demander l’autorisation d’un homme, d’une famille, d’une communauté ou d’une autorité religieuse pour occuper l’espace public et professionnel.
Cette égalité n’est pas une préférence culturelle française que l’on pourrait assouplir par courtoisie diplomatique. Le préambule de la Constitution de 1946 garantit à la femme, « dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme ». La Constitution de 1958 affirme l’égalité des citoyens devant la loi. Le Code du travail interdit les discriminations fondées notamment sur le sexe et la religion. Les engagements européens et internationaux de la France protègent également la dignité, l’égalité, la liberté individuelle et l’accès au travail sans discrimination.
Des droits chèrement conquis. Ces principes sont le résultat d’une histoire longue et difficile. En France, les femmes n’ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité qu’en 1944. Jusqu’en 1965, une femme mariée ne pouvait pas exercer librement une profession ou ouvrir seule un compte bancaire sans l’accord de son mari. Ce n’est qu’en 1970 que l’autorité parentale a remplacé la « puissance paternelle ». L’égalité professionnelle, la maîtrise de la maternité, la reconnaissance du viol comme crime, la répression du harcèlement sexuel et la lutte contre les violences conjugales se sont construites progressivement, loi après loi, lutte après lutte. Demander aujourd’hui à des femmes de quitter leur poste afin de ne pas troubler le regard de religieux revient donc à heurter de plein fouet cette construction historique. Ce n’est pas seulement déplacer quelques salariées pendant quelques minutes : c’est réintroduire, même provisoirement, l’idée ancienne selon laquelle une femme devrait s’effacer pour préserver la tranquillité, la pureté ou l’autorité masculine.
L’histoire nous a appris que les exclusions commencent rarement par une interdiction générale proclamée en fanfare. Elles sont d’abord présentées comme temporaires, exceptionnelles, limitées et inspirées des meilleures intentions. Une petite concession pour ne froisser personne, puis une autre pour préserver le dialogue, et l’on finit par découvrir que les personnes systématiquement priées de faire un effort sont toujours les mêmes.
Respecter une croyance n’oblige pas à lui obéir. La liberté religieuse autorise chacun à régler son propre comportement en fonction de sa foi. Elle ne lui donne aucun pouvoir sur le comportement, le travail ou la présence d’autrui. Un religieux est libre de considérer qu’il ne doit pas regarder une femme ou entrer en relation avec elle. Cette prescription relève de sa conscience et il lui appartient de l’observer. Il peut baisser les yeux, conserver ses distances ou renoncer à la visite. En revanche, il ne peut exiger que la femme quitte son poste afin de lui éviter l’effort de respecter lui-même sa règle. La distinction est fondamentale. On peut prévoir un repas sans porc ou végétarien lorsque l’organisation le permet ; on ne peut imposer à tous les convives une règle alimentaire religieuse. On peut mettre ponctuellement un local à la disposition de différentes associations dans des conditions objectives et égales ; on ne peut accorder à un culte un privilège permanent. On peut permettre à une personne de pratiquer sa religion ; on ne doit pas obliger ceux qui l’entourent à en respecter les prescriptions comme s’ils en étaient eux-mêmes les fidèles. Un accommodement raisonnable aide une personne à vivre sa conviction sans supprimer les droits des autres. Un renoncement consiste à modifier les droits des autres pour satisfaire cette conviction. La nuance peut paraître fine, mais elle est suffisamment large pour y faire passer une tour Eiffel.
Le contrat social ne se négocie pas visite par visite. Le contrat social français repose sur une idée simple : quelles que soient nos origines, nos convictions et nos traditions, nous acceptons une loi commune qui protège également chacun. Cette loi ne demande pas aux citoyens d’abandonner leur religion. Elle leur demande de ne pas imposer aux autres les obligations que cette religion leur prescrit. Accepter qu’une délégation obtienne l’éviction de salariées créerait un précédent redoutable. Faudrait-il demain écarter une médecin, une policière, une magistrate, une conductrice de bus, une enseignante ou une élue parce qu’un homme refuserait de traiter avec elle ? Jusqu’où faudrait-il les faire reculer : derrière une porte, dans un autre service, puis hors du bâtiment ? À force de vouloir ménager certains regards, on finit toujours par organiser la disparition de celles qu’ils refusent de voir.
La société française doit donc se montrer ferme. La protection des droits fondamentaux ne peut dépendre ni du prestige d’une délégation, ni de considérations touristiques, économiques ou diplomatiques. Une République ne démontre pas la solidité de ses principes lorsqu’elle les proclame devant une salle déjà convaincue, mais lorsqu’elle doit les faire respecter face à des interlocuteurs qu’elle souhaite ménager.
Refuser une demande discriminatoire ne signifie pas mépriser l’hindouisme ni désigner collectivement ses fidèles ou les populations indiennes. La règle doit être identique pour tous. Qu’une exigence soit formulée au nom de l’hindouisme, de l’islam, du christianisme, du judaïsme ou de toute autre conviction ne change rien à la réponse : chacun est libre de croire, personne n’est libre de retrancher les droits d’autrui de sa propre croyance.
Cette fermeté protège les femmes, mais également les croyants. Elle garantit qu’aucune religion, demain plus influente ou majoritaire, ne pourra imposer ses prescriptions aux autres. La laïcité n’est donc pas dirigée contre les religions ; elle empêche chacune d’elles de devenir la règle obligatoire de tous.
Les atteintes venues des religions. La laïcité est fragilisée lorsqu’un groupe tente d’imposer ses normes particulières à un service public, à une école, à un hôpital, à une entreprise ou à l’espace commun. Cela peut prendre des formes diverses : contestation d’un enseignement pour des motifs religieux, refus de la mixité, récusation d’une agente publique ou d’une soignante parce qu’elle est une femme, prosélytisme insistant, pression sur les choix alimentaires de tous, refus de certaines activités scolaires ou volonté de transformer durablement un équipement public en lieu de culte. Toutes ces situations ne présentent ni la même gravité ni la même qualification juridique. Porter un signe religieux n’est pas exercer une pression sur autrui. Demander un aménagement n’est pas nécessairement vouloir imposer une règle communautaire. La demande devient problématique lorsqu’elle compromet le fonctionnement du service, la sécurité, l’égalité, les droits des autres ou l’ordre public.
La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République a renforcé les obligations de neutralité imposées aux organismes chargés d’un service public, le contrôle des associations et la transparence du financement des cultes. Mais aucun texte ne remplacera la capacité des responsables à répondre calmement : « Votre croyance est respectée ; votre exigence discriminatoire ne le sera pas. »
… et les atteintes commises au nom de la laïcité. La laïcité peut aussi être déformée par ceux qui prétendent la défendre. Elle devient alors un prétexte pour réclamer l’invisibilité de toute expression religieuse dans l’espace public, y compris lorsque la loi ne l’exige pas.
Une femme portant un foulard dans la rue n’enfreint pas, par ce seul fait, la laïcité. Un homme portant une kippa, une personne arborant une croix ou un sikh portant un turban ne violent pas davantage la loi de 1905. La loi de 2010 interdit la dissimulation du visage dans l’espace public ; elle n’interdit pas tous les vêtements religieux. La loi de 2004 prohibe les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ; elle ne constitue pas une interdiction générale applicable à toute personne et en tout lieu.
Dans les administrations, les agents sont soumis à la neutralité. À l’école publique, les personnels le sont également et les élèves sont assujettis aux règles particulières de la loi de 2004. À l’université, les étudiants, usagers adultes, peuvent en principe manifester leurs convictions. Dans l’entreprise privée, la liberté religieuse demeure la règle, même si des restrictions justifiées et proportionnées peuvent être prévues. Dans la rue, chacun reste libre de ses convictions dans le respect de la loi et de l’ordre public.
Étendre à tous les citoyens la neutralité imposée aux agents publics reviendrait à renverser la logique du système : l’État est neutre précisément pour que les citoyens puissent être libres.
La laïcité subit ainsi deux déformations opposées. D’un côté, certains voudraient que leur religion commande la loi commune. De l’autre, certains voudraient que la loi commune chasse toute expression religieuse de la société. Entre la théocratie et la police générale des vêtements, le droit français cherche une voie moins spectaculaire et, par conséquent, moins télégénique : liberté des consciences, neutralité de la puissance publique, égalité de tous et respect de l’ordre public.
Ne cacher ni les religions ni les femmes. L’incident de la tour Eiffel rappelle finalement une règle assez simple. La République ne doit pas humilier des croyants en raison de leur foi. Mais elle ne doit pas davantage humilier des femmes pour satisfaire la conception que certains croyants se font de leurs obligations. La liberté de conscience appartient aux religieux indiens comme aux salariées de la tour Eiffel. Elle permet aux premiers de respecter leurs prescriptions personnelles ; elle interdit qu’ils en fassent, directement ou indirectement, le règlement de travail des secondes. Si une demande religieuse exige que des femmes soient déplacées, remplacées ou rendues invisibles, ce n’est pas aux femmes de s’effacer : c’est à la demande d’être refusée.
La France accueille toutes les convictions, mais elle n’organise pas l’infériorité des femmes pour rendre cet accueil plus confortable. La laïcité ne consiste pas à éteindre toutes les croyances ; elle consiste à empêcher qu’une seule d’entre elles prenne les commandes de l’ascenseur. Et au troisième étage de la tour Eiffel, comme partout ailleurs dans la République, les femmes n’ont pas à descendre pour que certains hommes puissent monter.
Gilles Desnoix
Sources : Reuters, Société d’exploitation de la tour Eiffel, Ville de Paris, Légifrance, Constitution française du 4 octobre 1958, Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, Loi du 9 décembre 1905, Code du travail, Code pénal, Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Défenseur des droits, Vie-publique.fr, Convention européenne des droits de l’homme, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, Organisation des Nations unies, Organisation internationale du travail



