La France en débat, trois diagnostics passés au crible
Les commentaires publiés sous l’article « La France au congélateur social » ne partagent pas nécessairement son analyse et c’est précisément ce qui les rend intéressants. Ils proposent trois regards différents sur notre modèle économique et social, ses choix, ses réussites et ses impasses. Il ne s’agit donc pas ici de distribuer les bons et les mauvais points, encore moins de désigner celui qui aurait raison contre les autres, mais d’examiner objectivement ce que chacune de ces lectures contient de juste, de discutable ou d’incomplet. Je préfère toujours qu’un lecteur qui n’aime pas ce que j’écris, ne partage pas mes idées et le dise en argumentant, vienne nourrir le débat, plutôt que de voir chacun commenter seulement les commentaires des autres, ou passer son chemin dans l’indifférence. Le désaccord oblige à vérifier ses chiffres, à préciser sa pensée et parfois à corriger ses certitudes. On apprend toujours des autres, et souvent beaucoup de ceux qui ne pensent pas comme nous. C’est même à cela que devrait servir un espace de commentaires : non pas à prolonger la guerre des tranchées, mais à construire, désaccord après désaccord, un peu d’intelligence collective. Honnêtement c’est ce que nous aimons à Montceau News. Nous avons sans doute les meilleurs lecteurs et commentateurs de la place, ils nous font tous avancer.
Ce que révèle ce débat : trois diagnostics, trois angles morts. Les trois commentaires ne s’opposent pas seulement sur les chiffres. Ils reposent sur trois conceptions différentes de la crise française. Le premier exprime avant tout une défiance politique : droite et gauche auraient, malgré leurs discours, mené des politiques comparables et demandé leurs efforts aux mêmes catégories de population, tout en préservant les responsables politiques, les cabinets et certaines structures publiques. Le deuxième développe une lecture libérale et productive : la France aurait sacrifié depuis 1981 la production, le travail et la compétitivité au profit de la dépense publique et de la protection sociale. Le troisième lui oppose une lecture keynésienne et redistributive : la richesse continue d’être créée, mais elle serait insuffisamment ou injustement répartie, tandis que les dépenses publiques protégeraient le pays pendant les crises. Chacun met le doigt sur une partie du problème. Aucun ne suffit pourtant à expliquer, à lui seul, quarante-cinq années d’histoire économique.
Une réponse possible aux trois lecteurs. Les échanges publiés sous cet article méritent mieux qu’un arbitrage déclarant un vainqueur. Les trois commentaires soulèvent de vraies questions, mais mélangent parfois des indicateurs qui ne mesurent pas la même chose.
Commençons par le point commun : le « congélateur social » n’est effectivement pas né en 2026. Le ralentissement des salaires, les difficultés de financement de la protection sociale, la désindustrialisation, la progression des dépenses contraintes et la défiance envers les responsables publics viennent de loin. Ils traversent des gouvernements de gauche, de droite et du centre. Faire de 1981 l’unique point de départ est donc une interprétation politique possible, mais pas une démonstration économique suffisante. Depuis cette date, certaines décisions ont été maintenues, d’autres annulées ou profondément transformées : les nationalisations ont été suivies de privatisations, l’âge de la retraite a été progressivement relevé, le marché du travail a été assoupli et la fiscalité des entreprises plusieurs fois réduite. La politique économique française n’a pas suivi pendant quarante-cinq ans une ligne socialiste continue.
Il est également légitime d’interroger le nombre d’agences, de cabinets, de structures administratives ou de fonctions politiques. Tout argent public doit pouvoir être justifié et évalué. Mais il faut conserver le sens des proportions : même une réduction très sévère du nombre de ministres, de collaborateurs ou d’agences ne suffirait pas à financer durablement les retraites, la santé, l’école ou à combler les déficits publics. Ces dépenses peuvent être symboliquement irritantes et parfois réellement contestables ; elles ne constituent cependant pas, à elles seules, la cause du déséquilibre des finances françaises. Le « grand coup de balai » peut répondre à une exigence démocratique ; il ne remplace pas une politique économique chiffrée.
La comparaison entre la France et les États-Unis doit, elle aussi, être maniée avec précaution. Comparer les PIB par habitant exprimés en dollars courants en 1980 revient à faire dépendre largement le résultat du taux de change entre le franc et le dollar. Pour mesurer l’évolution réelle des niveaux de vie, il faut utiliser des prix constants et les parités de pouvoir d’achat. Avec ces instruments, les États-Unis étaient déjà plus riches par habitant au début des années 1980. L’écart s’est néanmoins fortement creusé depuis, particulièrement depuis la crise financière de 2008. Le constat du décrochage relatif français et européen est donc fondé, mais pas l’idée que la France aurait été l’égale ou la supérieure économique des États-Unis avant de basculer soudainement en 1981.
Ce décrochage ne signifie pas davantage que « les Français sont tombés dans le sous-développement ». La France demeure une économie développée, dotée d’infrastructures, de services publics et d’un niveau de vie élevé à l’échelle mondiale. En revanche, elle s’est appauvrie relativement à certains pays comparables : sa richesse par habitant progresse moins rapidement et son poids dans l’économie mondiale recule. Dire que le pays produit toujours davantage et dire qu’il décroche relativement ne sont donc pas contradictoires.
Une croissance positive signifie bien que le volume total produit augmente. Elle ne prouve cependant pas automatiquement que chaque Français s’enrichit. Si le PIB progresse de 0,8 % et que la population augmente presque autant, le PIB par habitant stagne. Si les prix du logement, de l’énergie ou de l’alimentation augmentent plus vite que les revenus d’un ménage, celui-ci peut se sentir — et parfois devenir réellement — plus pauvre malgré une croissance nationale positive. Enfin, la productivité ne correspond pas au PIB : elle mesure la quantité produite par heure travaillée ou par personne employée. Une récession n’est donc pas nécessairement une « perte de productivité » et la règle des deux trimestres consécutifs de baisse constitue un repère usuel, non la définition universelle de toute récession.
Le classement de la France parmi les plus gros PIB mondiaux doit également être relativisé. Le PIB total mesure notamment la taille d’un pays. Une population nombreuse permet d’occuper une place élevée sans garantir un niveau de vie individuel comparable à celui de pays plus petits. Pour juger de la situation des habitants, le PIB par personne, le revenu disponible, la consommation effective, la pauvreté, l’accès aux soins ou au logement sont plus éclairants que le seul rang mondial.
Sur les causes du ralentissement, la thèse d’un modèle français trop coûteux contient une part de réalité. La France se distingue par des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires élevés. La faiblesse du taux d’emploi des jeunes et des seniors, le recul industriel, l’insuffisance de certains investissements productifs et le ralentissement des gains de productivité pèsent sur la croissance. Le coût du travail, les impôts de production, la complexité administrative et certaines rigidités peuvent pénaliser les entreprises.
Mais en déduire que la retraite à 60 ans, les 35 heures et les dépenses sociales expliqueraient à elles seules la désindustrialisation serait excessif. Celle-ci résulte aussi de l’ouverture du commerce mondial, des délocalisations, de la spécialisation européenne, de la montée de la Chine, des choix stratégiques des entreprises, d’un investissement insuffisant dans l’innovation et, plus récemment, du prix de l’énergie. La part de l’industrie a d’ailleurs diminué dans la plupart des économies développées, bien que la France ait connu un recul particulièrement prononcé.
Les protections sociales ne sont pas seulement des charges : elles financent des retraites, des soins, l’assurance chômage, les familles et la lutte contre la pauvreté. Elles soutiennent également la consommation pendant les crises. Sur ce point, le troisième commentaire est fondé : les dépenses publiques et les mécanismes de redistribution jouent le rôle d’amortisseurs automatiques. Ils ont limité les conséquences sociales des crises financières, sanitaire et énergétique. Mais un amortisseur n’est pas un moteur. Il peut empêcher une chute brutale sans suffire à créer durablement de la productivité, de l’innovation ou des emplois industriels. De plus, si cette protection est continuellement financée par le déficit, elle reporte une partie de la charge sur les budgets futurs.
La question des inégalités est réelle, mais l’indice de Gini (mesure du degré d’inégalité dans la répartition des revenus, parfois du patrimoine, au sein d’une population) ne peut pas davantage devenir l’explication unique. La France est relativement inégalitaire lorsqu’on observe les revenus avant impôts et prestations, mais son système redistributif réduit fortement ces écarts. Après redistribution, elle demeure moins inégalitaire que les États-Unis et proche de nombreux pays européens, même si les inégalités françaises ont récemment progressé. Le Gini mesure la distribution des revenus ; il ne mesure ni la qualité des services publics, ni les inégalités de patrimoine, ni l’efficacité des investissements. Parler de leur répartition est essentiel, mais cela ne dispense pas de s’interroger sur la quantité de richesses produites.
Enfin, la comparaison des dettes appelle une correction importante. La dette publique, la dette privée et la dette extérieure sont trois notions différentes. Les classements plaçant très haut les Pays-Bas ou l’Allemagne peuvent porter sur la dette extérieure brute, fortement influencée par les banques, les multinationales et les flux financiers internationaux. Ils ne démontrent pas que leur situation budgétaire serait plus dégradée que celle de la France. Quant aux États-Unis, ils peuvent supporter une dette très élevée grâce à la puissance de leur économie, à leur capacité d’innovation et au rôle international du dollar ; cette situation n’est pas mécaniquement transposable à la France.
Que reste-t-il, une fois les raccourcis écartés ? La France continue de créer des richesses, mais trop lentement par habitant. Elle protège mieux sa population que beaucoup d’autres pays, mais au prix d’une dépense élevée et de déficits persistants. Elle souffre à la fois d’un problème de production, d’efficacité de la dépense et de répartition. Opposer absolument ces trois dimensions revient à choisir un tiers du thermomètre.
On ne redressera donc pas durablement le pays en coupant indistinctement toutes les prestations, pas plus qu’en considérant que toute dépense publique est nécessairement productive. Il faut simultanément produire davantage, investir plus efficacement, supprimer les dépenses dont l’utilité n’est pas démontrée, préserver les protections essentielles et mieux répartir les fruits de la croissance.
Autrement dit, les uns regardent le moteur, les autres les passagers et les derniers le conducteur. Le problème est que la voiture française doit réparer les trois en même temps et qu’elle roule depuis longtemps avec le voyant rouge allumé.
Gilles Desnoix
Sources de référence : Banque mondiale, OCDE, Insee, Banque de France, France Stratégie, Commission européenne, Vie publique.



