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dimanche 25 octobre 2026 à 05:56

À qui appartient la colère ?



 

De l’individu acculé au citoyen dépossédé : comment l’impuissance, les décisions politiques, les violences factieuses et le spectacle médiatique peuvent confisquer une révolte légitime. Montceau News, au vu de ce qui s’est passé ces derniers jours dans tout le pays, a décidé de se pencher sur cet aspect des choses si peu abordé dans les médias.

Il arrive un moment où l’on ne se révolte plus seulement contre ce que l’on subit, mais contre l’impossibilité d’y échapper. On a essayé de comprendre, de discuter, de négocier, d’obtenir des réponses. Et puis rien, ou si peu. Les difficultés demeurent, les décisions tombent, les perspectives se referment. Le sentiment de ne plus maîtriser son existence s’installe. Alors vient la colère. Non pas nécessairement celle qui cherche à détruire, mais celle qui refuse de disparaître. Pourtant, même cette colère peut être confisquée. Par des groupes qui lui substituent leur violence, des organisations politiques qui l’utilisent, des gouvernants qui déplacent le débat vers l’ordre public et des médias qui préfèrent les images de l’affrontement aux raisons de la protestation. Après avoir perdu le sentiment de pouvoir agir sur sa vie, l’individu découvre qu’on peut encore lui voler sa révolte.

L’animal acculé, l’homme enfermé. Un animal confronté à une menace cherche généralement à fuir ou à se protéger. Mais lorsqu’il se trouve acculé, sans possibilité de retraite, il peut attaquer. D’autres, soumis à des situations incontrôlables, finissent au contraire par renoncer à toute tentative. Les travaux de Martin Seligman sur l’impuissance apprise ont décrit ce phénomène. Chez l’être humain, la souffrance se double de la conscience de sa condition. Il peut identifier des responsables, comparer sa situation à celle des autres, anticiper un avenir qui lui semble fermé. Les recherches de Jack Brehm sur la réactance psychologique montrent comment la restriction d’une liberté peut susciter une volonté de la réaffirmer. La frustration peut nourrir l’agressivité, sans que la violence soit inévitable. Mais l’homme peut aussi s’effondrer silencieusement, cesser de protester parce qu’il ne croit plus pouvoir changer sa situation. Révolte et résignation deviennent deux réponses possibles à l’impuissance. S’ajoute une souffrance particulièrement destructrice : l’invisibilité. Ne pas pouvoir vivre dignement est une épreuve ; avoir le sentiment que personne ne s’en préoccupe en est une autre. Axel Honneth a montré l’importance de la reconnaissance dans les conflits sociaux. L’individu ne réclame pas uniquement des moyens matériels. Il demande que sa parole et sa dignité soient reconnues. On peut supporter longtemps de manquer de quelque chose. Il est autrement difficile de supporter le sentiment de ne plus compter pour personne.

Quand le « je » devient « nous ». Une souffrance individuelle devient collective lorsque chacun découvre que ses difficultés sont partagées et peuvent avoir des causes communes. Salariés, retraités, jeunes, agriculteurs ou usagers des services publics se retrouvent autour d’un sentiment d’injustice. La colère devient revendication, manifestation, grève ou mobilisation citoyenne. Elle peut emprunter des voies parfaitement pacifiques. La révolte n’est pas synonyme de violence. Elle est d’abord le refus d’accepter une situation considérée comme injuste. Albert Camus l’avait compris : le révolté affirme qu’une limite a été franchie et que sa dignité mérite d’être respectée. Encore faut-il croire que cette mobilisation produira un résultat. Lorsque toutes les tentatives semblent échouer, le mouvement peut s’épuiser, se fragmenter ou se durcir. Et la société risque de confondre la disparition des manifestations avec celle des problèmes.

Le pouvoir politique : décider sans entendre. Dans une démocratie, les gouvernants disposent de la légitimité que leur confèrent les élections et les institutions. Ils doivent arbitrer et prendre parfois des décisions impopulaires. Mais la légalité d’une décision n’épuise pas la question de sa légitimité sociale. Une réforme peut être régulièrement adoptée tout en étant vécue comme profondément injuste. Le problème s’aggrave lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs objections ne sont pas entendues, que les consultations ne changent rien et que les décisions sont arrêtées avant même qu’ils aient parlé. Les choix gouvernementaux deviennent alors polarisants. Une réforme présentée comme indispensable peut être ressentie comme une contrainte supplémentaire. Des explications exclusivement comptables peuvent apparaître comme une négation des réalités vécues. Une communication opposant les citoyens raisonnables aux opposants supposés irresponsables peut durcir les positions. À celui qui parle de sa vie, on répond par des indicateurs. À celui qui évoque son avenir, on oppose des contraintes budgétaires. À celui qui demande à être entendu, on explique que la décision est nécessaire. Ces arguments peuvent être fondés, mais ils ne répondent pas toujours à l’expérience de ceux qui en subissent les conséquences. Lorsque le pouvoir privilégie la dénonciation des débordements plutôt que l’examen des revendications, il risque de renforcer l’impression que seule la perturbation permet d’attirer son attention. Le danger démocratique ne réside pas dans le désaccord, mais dans la disparition de la confiance envers les moyens de le résoudre.

Les factieux : la colère confisquée. C’est alors qu’interviennent parfois des acteurs dont les objectifs diffèrent de ceux des manifestants. Les groupes utilisant la tactique du black bloc en constituent un exemple, sans former une organisation unique. Certains privilégient l’affrontement avec les forces de l’ordre ou les dégradations, au risque de nuire aux mobilisations auxquelles ils se mêlent. Des milliers de salariés réclament de meilleurs salaires, des jeunes manifestent pour leur avenir, des citoyens contestent une réforme. Quelques groupes provoquent des affrontements ou détruisent des vitrines. Le lendemain, ces images dominent l’actualité. Les revendications passent au second plan. Les manifestants doivent répondre d’actes qu’ils n’ont pas commis. Le pouvoir peut concentrer sa communication sur les violences. L’opinion publique est invitée à juger les méthodes plutôt que les causes.

Le citoyen était descendu dans la rue pour faire entendre sa colère. Il découvre que d’autres l’ont exprimée à sa place, avec des moyens qu’il n’a ni choisis ni approuvés. Cette confiscation peut aussi venir d’organisations politiques qui transforment une mobilisation sociale en instrument électoral, sélectionnent les revendications utiles à leur discours et prétendent parler au nom de personnes qui ne leur ont rien demandé. La violence factieuse ne nuit donc pas seulement aux personnes et aux biens qu’elle atteint. Elle peut également discréditer ceux dont elle prétend défendre la cause.

Le désordre, une occasion politique et médiatique. Le pouvoir peut-il tirer avantage des violences qui accompagnent une contestation ? Le désordre peut effectivement lui permettre de déplacer le débat. Une manifestation pacifique appelle une réponse politique ; des affrontements permettent de concentrer l’attention sur la sécurité et le rétablissement de l’ordre. Il faut toutefois distinguer l’exploitation politique des violences, les choix de maintien de l’ordre susceptibles d’aggraver les tensions et une éventuelle stratégie délibérée de provocation. Cette dernière accusation exige des preuves. Mais les conséquences peuvent être identiques pour les manifestants : leurs revendications disparaissent derrière les affrontements. Les médias peuvent amplifier ce phénomène. Une manifestation rassemble des milliers de personnes, puis une vitrine est brisée, une poubelle incendiée, une intervention policière filmée. Les images tournent en boucle. Les plateaux de télévision s’animent. Les responsables politiques condamnent, les organisateurs se désolidarisent, les commentateurs commentent. Mais qui parle encore des raisons de la manifestation ?

Ce mécanisme, étudié notamment par Douglas MacLeod sous le nom de protest paradigm, montre comment certains traitements médiatiques privilégient les incidents au détriment des revendications. Tous les journalistes ne procèdent pas ainsi, mais la recherche du spectaculaire et la concurrence pour l’audience peuvent marginaliser les causes sans qu’aucune consigne soit nécessaire. La pensée dominante peut alors s’imposer moins par l’interdiction des opinions divergentes que par la réduction des questions débattues. On discute pendant des heures de la manière dont les citoyens protestent, sans examiner sérieusement pourquoi ils protestent. Le manifestant est invité à condamner, à se justifier, à se désolidariser. Rarement à expliquer ce qu’il faudrait changer pour qu’il n’ait plus besoin de manifester.

Le peuple souverain, mais dépossédé. L’article 3 de notre Constitution affirme que la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. La légitimité des élus est réelle, mais elle ne fait pas disparaître le droit des citoyens de contester et de demander des comptes entre deux élections. Or le citoyen peut éprouver une contradiction profonde entre cette souveraineté proclamée et son expérience quotidienne. Il vote, mais a le sentiment que les décisions lui échappent. Il proteste, mais ne reçoit pas de réponse satisfaisante. Il manifeste, mais voit sa parole recouverte par celle des partis, des groupes violents, des gouvernants et des commentateurs. Il réclame du respect et découvre que son opposition est parfois réduite à de l’incompréhension ou de l’irresponsabilité. Il ne demande pourtant pas nécessairement qu’on lui donne raison. Il demande que sa parole ait une valeur, que son désaccord soit considéré et que sa dignité ne dépende pas de son approbation des décisions prises en son nom. Lorsque cette exigence n’est plus satisfaite, la défiance s’installe. Certains se radicalisent, d’autres se retirent, beaucoup cessent simplement de croire que leur participation changera quoi que ce soit. La résignation peut alors devenir aussi préoccupante que la colère.

Quand il ne reste même plus l’espoir d’être entendu. L’être humain possède cette capacité de transformer sa souffrance en conscience de l’injustice, puis en revendication collective. C’est l’une des grandes ressources de la démocratie : permettre que les conflits se traduisent en paroles, en débats et en changements. Mais lorsque les difficultés persistent, que les décisions accentuent le sentiment d’impuissance, que des groupes factieux confisquent les manifestations et que le spectacle médiatique supplante les causes, il reste un citoyen qui peut avoir perdu successivement trois choses : la confiance dans sa capacité à améliorer son existence, la confiance dans les institutions chargées de représenter sa volonté et, finalement, la confiance dans l’utilité même de sa révolte. Une démocratie ne peut garantir l’absence de conflits. Elle doit permettre leur expression sans que les citoyens aient à choisir entre le silence et la violence. Aux gouvernants revient l’obligation de décider sans mépriser, d’expliquer sans infantiliser et de répondre sans disqualifier. Aux organisations politiques, celle de représenter sans confisquer. Aux médias, celle de montrer les événements sans en faire disparaître les causes. Et aux citoyens, celle de défendre leur droit de contestation sans abandonner leur mouvement à ceux qui voudraient substituer la violence à la revendication.

Car il serait tout de même extraordinaire que, dans une République où le peuple est constitutionnellement souverain, celui-ci doive commencer par demander la permission d’être entendu, puis s’excuser du désordre provoqué par ceux qui lui ont volé sa colère.

Et si, avant de compter les vitrines brisées, nous recommencions à compter les portes que l’on a fermées ?

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Martin Seligman, Jack Brehm, Leonard Berkowitz, Axel Honneth, Albert Camus, Ted Robert Gurr, Albert O. Hirschman, Douglas MacLeod, Défenseur des droits, Constitution française, article 3.

 

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