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lundi 2 novembre 2026 à 06:23

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.



La Claudine a passé une drôle de semaine. Entre les cimetières fleuris, les manifestations qu’on dit essoufflées, le gaz qui grimpe, les polémiques qui débordent et les navigateurs qui prennent le large, elle s’est demandé si le monde n’avait pas définitivement perdu la boussole. Heureusement, il reste des gens qui savent encore où ils veulent aller.

La Claudine, elle aime bien la Toussaint. Pas spécialement parce qu’elle aime les cimetières, encore moins parce qu’elle aurait une passion pour les chrysanthèmes, mais parce que c’est un moment où les vivants prennent enfin le temps de penser aux morts. Ce qui, dans une société où l’on n’a déjà plus beaucoup de temps pour les vivants, mérite d’être souligné. Les jours précédents, elle a vu les familles s’organiser. On a acheté les fleurs, nettoyé les tombes, frotté les plaques, changé les pots, redressé les souvenirs. Il a fallu retrouver les horaires, penser aux cousins, décider qui passerait chez qui, et surtout ne pas oublier la tombe de la tante Germaine, parce que la dernière fois, ça avait fait des histoires jusqu’à Noël.

La Claudine, elle connaît ça. Dans les familles, les morts ont parfois le mérite de réunir ceux qui ne se parlent plus. Il faut dire qu’ils ont aussi l’avantage de ne pas intervenir dans les conversations. Elle a regardé ces allées de cimetières où les fleurs mettent un peu de couleur sur les absences. Elle s’est dit que les chrysanthèmes étaient finalement de drôles de plantes : on les achète pour ceux qui ne peuvent plus les voir, mais ils font du bien à ceux qui restent.

Et puis elle a pensé à tous ceux qui n’auront pas de fleurs, à ceux dont plus personne ne connaît le nom, aux familles éloignées, aux solitudes silencieuses. Elle s’est dit qu’un peu de tendresse ne devrait pas attendre la Toussaint pour trouver son chemin.

Pendant ce temps, les vivants manifestaient. Samedi encore, partout en France, des cortèges, des pancartes, des slogans, des gens qui marchent pour dire qu’ils n’en peuvent plus ou qu’ils ne veulent pas en arriver là. Et les chaînes d’information en continu, elles, avaient ressorti leur grande question existentielle : combien étaient-ils ? La Claudine a vu défiler les chiffres, les estimations, les commentaires sur l’ambiance, les tensions, les incidents et, bien entendu, le fameux essoufflement. Ah, l’essoufflement ! Voilà un mot qui semble faire le bonheur des commentateurs. À croire qu’une manifestation est devenue une compétition d’athlétisme où l’on juge les participants à leur capacité pulmonaire. Les chiffres officiels montrent effectivement une baisse de participation. D’autres contestent les décomptes ou refusent d’y voir la fin du mouvement. Mais ce qui intéresse la Claudine, c’est ce qu’on entend beaucoup moins : pourquoi ces gens continuent-ils à descendre dans la rue ? Que réclament-ils précisément ? Quelles réponses ont-ils obtenues ? Qu’est-ce qui reste sans solution ?

Elle ne demande pas aux journalistes d’approuver les manifestants. Elle aimerait simplement qu’ils consacrent autant de temps au contenu des revendications qu’à la couleur des fumigènes.

Parce qu’à force de commenter la fatigue des cortèges, on finit par oublier celle des gens. Et celle-là, elle ne se mesure pas au nombre de manifestants. La Claudine a une petite théorie : on peut être moins nombreux à crier sans être davantage satisfaits. D’ailleurs, chez elle, quand le silence s’installe après une dispute, ça ne signifie pas forcément que tout le monde est d’accord.

Et puisqu’on parle de fatigue, voilà que le gaz augmente encore. 6,6 % au 1ᵉʳ novembre ! Après 6,3 % en octobre. Deux augmentations successives qui font tout de même une jolie addition. La Claudine a calculé : en deux mois, cela représente environ 13,3 % de hausse cumulée du prix repère. Pas de quoi réchauffer les cœurs, mais largement de quoi refroidir les enthousiasmes. On lui explique que ce sont les marchés, les approvisionnements, les indices et toutes sortes de mécanismes fort savants. Elle veut bien. Seulement, quand elle ouvre sa facture, elle n’y trouve jamais une ligne intitulée « compréhension des marchés internationaux » avec une réduction pour bonne conduite. Et puis, comme la trêve hivernale commence, elle s’est dit qu’il y avait une certaine ironie à protéger les gens des coupures d’énergie au moment même où l’énergie devient plus chère. Elle ne conteste pas la protection, bien au contraire. Elle se demande simplement si le progrès ne consisterait pas aussi à permettre aux familles de payer leurs factures sans devoir choisir entre le radiateur et le rôti du dimanche.

Heureusement, il y a le football pour nous changer les idées. Enfin, façon de parler. Voilà que le Ballon d’or est parti chez les Anglais, dans les mains de Harry Kane, au nez et à la barbe de Kylian Mbappé. Vingt-huit petits points les séparent. La perfide Albion a encore frappé ! La Claudine, elle n’a rien contre Harry Kane. Elle trouve même qu’un garçon qui marque autant de buts mérite bien qu’on lui donne un ballon, surtout s’il est en or. Mais elle a souri devant l’importance internationale prise par cette affaire. Des supporters s’échauffent, des commentateurs dissèquent les votes, chacun refait le classement. Il paraît même qu’on voudrait en faire une affaire diplomatique. Elle s’est dit que si l’on mettait autant d’énergie à récompenser les gens qui soignent, enseignent, nettoient les rues ou accompagnent les anciens, on manquerait rapidement de métal précieux. Et elle a conclu que le Ballon d’or avait au moins une vertu : pendant qu’on en parle, on oublie momentanément le prix du gaz. Mais le gaz, lui, n’oublie personne.

Il y a pourtant des semaines où l’humour doit savoir se taire. La Claudine a suivi avec effroi le drame de Trappes et de La Verrière. Une vie arrachée, des blessés, des familles meurtries, des habitants bouleversés par une attaque raciste. Et, autour de cette tragédie, les questions sur la haine, ses origines, ses mots et les passages à l’acte. Elle a entendu les débats sur les écrits d’un homme nourri d’idées d’extrême droite, les polémiques, les tentatives d’explication, les accusations réciproques. Elle sait qu’une enquête judiciaire doit établir les responsabilités et qu’on ne peut pas remplacer la justice par les plateaux de télévision. Mais elle sait aussi qu’il ne suffit pas de condamner la violence une fois qu’elle a frappé. Il faut se demander comment la haine s’installe, comment elle devient ordinaire, comment les mots finissent parfois par préparer l’impensable.

Elle a été particulièrement touchée par le discours du maire de Trappes, Ali Rabeh. Elle y a entendu quelque chose de la force morale de Martin Luther King, cet appel à sortir de l’indifférence, à regarder la réalité en face. Elle y a retrouvé aussi l’appel de Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, invitant les peuples européens à se réveiller, à se secouer et à cesser de jouer les belles au bois dormant. La Claudine, elle s’est dit que les belles au bois dormant avaient décidément le sommeil bien lourd. Et que, dans notre société, il ne manquait pourtant pas de réveils qui sonnent. Parce qu’à force de tout commenter, de tout opposer, de tout transformer en affrontement, on finit par ne plus voir les êtres humains derrière les événements. Elle voudrait qu’on puisse pleurer les victimes sans leur demander d’abord leur religion, leur origine ou leur couleur de peau. Elle voudrait qu’une vie humaine ait la même valeur partout, pour tout le monde. Et elle trouve bien triste qu’il faille encore le rappeler en 2026.

Et dans le bassin minier, la vie continue. La Claudine a appris que le barrage-réservoir du Plessis venait d’être inauguré après sa réhabilitation et sa sécurisation. Des travaux, des élus, des discours, des photographies. Elle s’est dit que c’était une bonne chose de s’occuper des ouvrages qui retiennent l’eau. Reste à espérer qu’on s’occupe avec autant d’application de ce qui permet aux territoires de ne pas prendre l’eau financièrement.

Elle a aussi entendu parler de la possible reprise du Nota Bene. Voilà une nouvelle qui lui a fait plaisir. Un hôtel-restaurant qui pourrait retrouver une activité, c’est toujours mieux qu’une devanture fermée. Dans une ville, les commerces qui rouvrent sont un peu comme les fenêtres au printemps : ils laissent entrer de l’air.

Et puis elle a souri en découvrant l’histoire des triplés qui ont fêté ensemble leurs soixante ans. Trois enfants arrivés le même jour, trois parcours et soixante années à célébrer. Elle a pensé à leur maman. Trois bébés d’un coup, à l’époque, sans doute qu’elle n’avait pas eu besoin de s’inscrire à une salle de sport.

Mais ce qui a particulièrement touché la Claudine, c’est l’histoire de Yazid Deghache, l’ancien gardien du FC Montceau Bourgogne, parti réaliser son rêve au marathon de New York. À 54 ans, après des années d’entraînement et plusieurs marathons de Paris, le voilà prêt à courir de l’autre côté de l’Atlantique. Elle trouve ça formidable, cette façon de continuer à se donner des défis quand d’autres vous expliquent qu’il serait temps de ralentir. Elle se dit que les rêves n’ont décidément pas de date de péremption. Et qu’il faut parfois beaucoup courir pour prouver qu’on est encore capable d’avancer.

Et pour finir, la Claudine a regardé vers la mer. Parce que ce dimanche 1ᵉʳ novembre, à Saint-Malo, c’est le départ de la Route du Rhum. Et parmi les navigateurs, il y a Violette Dorange, 24 ans, à la barre d’Initiatives-Cœur. Une jeune femme qui prend la mer, seule face à l’Atlantique, avec ses rêves, son courage et un bateau qui porte bien son nom. Car cette aventure ne consiste pas seulement à aller vite. Elle contribue aussi à financer des opérations pour des enfants atteints de malformations cardiaques.

La Claudine, elle aime bien cette idée qu’on puisse traverser un océan pour aider des enfants à continuer leur vie. Elle a pensé aux cimetières de la Toussaint, à ces familles qui fleurissent les souvenirs, aux manifestants qui réclament un avenir, à ceux qui comptent leurs sous, aux victimes de la haine et à tous ceux qui refusent de baisser les bras. Et elle a trouvé que cette jeune navigatrice était une bien jolie façon de terminer la semaine. Parce que, finalement, la vie ressemble parfois à une traversée. Il y a des vents contraires, des courants qui vous emportent, des tempêtes qu’on n’avait pas prévues et des moments où l’on se demande si l’on arrivera quelque part. Mais il y a aussi ceux qui tiennent la barre, ceux qui tendent la main et ceux qui continuent d’avancer malgré tout.

La Claudine a vu des gens fleurir les morts, d’autres manifester pour mieux vivre, des responsables politiques commenter les chiffres, des factures grimper, des footballeurs se disputer les honneurs et une jeune femme partir affronter l’Atlantique pour sauver des enfants.

Elle s’est dit que le monde était décidément bien étrange. Les uns brassent de l’air pour ne rien changer, les autres prennent le vent pour faire avancer les choses et elle a ajouté, avec son petit sourire en coin : « Si seulement on pouvait mettre un peu de vent dans les voiles de ceux qui nous gouvernent… Mais attention, pas trop : avec tout ce qu’ils brassent déjà, on risquerait la tempête ! »

 

Gilles Desnoix

 

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