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dimanche 8 novembre 2026 à 06:24

On doute de tout… sauf de soi ?



 

Il a suffi d’une parole mise en doute sur un sujet parfaitement insignifiant. Une broutille, trois fois rien. Pourtant, ce que j’ai ressenti m’a surpris et donné à réfléchir. Pourquoi ce réflexe, qui nous saisit tous plus ou moins, de ne pas croire ce que l’autre nous dit ? Et pourquoi, à l’inverse, avalons-nous parfois sans sourciller des histoires autrement moins crédibles ? Puisque ce petit rien m’avait suffisamment remué pour que je m’interroge, autant y regarder de plus près. Le scepticisme personnel méritait bien qu’on lui pose, à lui aussi, quelques questions.

Nous ne doutons pas toujours de ce qui est douteux. Nous doutons souvent de ce qui nous dérange, et nous croyons plus facilement ce qui nous rassure. C’est l’un des paradoxes de notre scepticisme personnel : nous pouvons examiner à la loupe une information solide et ouvrir grand la porte à une affirmation bancale.

Ce n’est pas systématique, bien sûr. Nous ne sommes pas tous méfiants de la même manière, ni dans toutes les situations. Mais notre jugement ne dépend jamais seulement des preuves : il dépend aussi de notre histoire, de nos peurs, de nos attachements et de ce que nous avons envie de tenir pour vrai.

Voir, entendre, lire : ce n’est pas encore comprendre. Nous avons l’impression de recevoir directement la réalité. En fait, nous l’interprétons immédiatement. Entre ce qui se produit et ce que nous en comprenons, il y a nos souvenirs, nos attentes, notre humeur et le contexte.

Quelqu’un ne nous répond pas. Voilà le fait. « Il me méprise », « elle me cache quelque chose », « il est débordé » : voilà des interprétations. Pourtant, quelques minutes suffisent parfois pour que l’une de ces interprétations prenne, dans notre esprit, la solidité d’un fait.

Le doute peut donc être utile : nos premières impressions ne sont pas infaillibles. Mais il devient trompeur lorsque nous doutons du fait tout en restant absolument certains de l’histoire que nous avons construite autour.

Nous défendons aussi ce que nous croyons déjà. Une information nouvelle n’arrive pas dans une tête vide. Elle entre dans une maison déjà meublée, et nous n’avons pas forcément envie de déplacer les meubles. Si elle confirme notre opinion, nous l’accueillons facilement. Si elle la contredit, nous lui demandons ses papiers, ses références et trois témoins. C’est ce que l’on appelle le biais de confirmation : nous avons tendance à privilégier ce qui conforte nos convictions. Reconnaître une erreur peut aussi coûter cher intérieurement. Cela peut vouloir dire : « J’ai fait confiance à la mauvaise personne », « j’ai défendu une idée fausse », « j’ai été injuste ». Alors, parfois, nous discutons les preuves pour éviter de remettre en cause l’image que nous avons de nous-mêmes.

Pourquoi avalons-nous parfois ce qui devrait nous alerter ? Parce qu’une affirmation peut satisfaire un besoin avant même d’avoir été vérifiée. Elle nous donne de l’espoir, désigne un responsable à nos difficultés, rend simple une situation compliquée ou nous permet de nous sentir compris. Une parole familière, répétée ou prononcée par quelqu’un en qui nous avons confiance peut également nous sembler plus crédible qu’elle ne le mérite.

Et la crédulité ne concerne pas seulement les belles promesses. Nous pouvons aussi croire trop vite ce qui confirme nos peurs. Une rumeur inquiétante peut paraître évidente à quelqu’un qui se méfie déjà de tout. C’est ainsi qu’une personne peut se croire extrêmement sceptique tout en acceptant sans examen chaque récit qui nourrit sa méfiance. Elle doute des démentis, jamais du soupçon.

Dans le couple et la famille, les enjeux sont encore plus sensibles. Parce que nous n’y cherchons pas seulement la vérité. Nous cherchons aussi à être aimés, respectés, reconnus, à ne pas être abandonnés ou trahis. Un retard, un silence, une remarque prennent alors une importance particulière. Nous n’entendons plus seulement : « Je souhaite rester seul ce soir. » Nous pouvons entendre : « Tu ne comptes plus pour moi. » À l’inverse, nous pouvons accepter une explication peu convaincante parce que la remettre en question menacerait une relation à laquelle nous tenons. La proximité donne une connaissance réelle de l’autre, mais elle peut aussi créer une illusion : « Je le connais, je sais ce qu’il pense. » Nous finissons quelquefois par répondre à l’intention que nous lui prêtons plutôt qu’à ce qu’il nous dit.

Dans une famille, les étiquettes renforcent ce mécanisme : celui qui « exagère toujours », celle qui « est raisonnable », celui à qui « on ne peut rien dire ». Une fois ces rôles installés, la même parole n’a plus la même valeur selon la personne qui la prononce. Il arrive même que quelqu’un change sans que sa famille lui accorde le droit d’avoir changé.

Comment faire la différence entre un doute utile et une méfiance qui nous égare ? Quelques questions permettent de ralentir le jugement : Qu’ai-je réellement constaté, et qu’est-ce que j’en déduis ? Est-ce que je croirais cette affirmation si elle venait de quelqu’un que j’aime moins ? Qu’est-ce qui pourrait me faire changer d’avis ? Suis-je en train de chercher à comprendre, ou de chercher à me rassurer ?

Dans les relations, dire « voilà ce que j’ai compris, est-ce bien ce que tu voulais dire ? » laisse davantage de place à la vérité que « je sais très bien pourquoi tu as fait ça ». Cela ne signifie pas ignorer les mensonges ou les comportements répétés : la confiance se nourrit aussi de la cohérence entre les paroles et les actes.

Le scepticisme devient réellement utile quand nous acceptons de l’appliquer à nos propres certitudes. Sinon, nous risquons de devenir ce douanier très pointilleux qui fouille toutes les valises, sauf celles de ses amis.

 

Gilles Desnoix

 

Sources :

Psychologues : Daniel Kahneman, Amos Tversky, Leon Festinger, Ziva Kunda, Raymond S. Nickerson, Paul Watzlawick, John Gottman.

Chercheurs en sciences cognitives : Hugo Mercier, Steven Sloman et Philip Fernbach

 

 

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