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samedi 10 janvier 2026 à 04:45

Le Groenland, l’énigme du début 2026



 

Le 15 mars 2025, Montceau News publiait un article intitulé « Le Groenland, l’énigme du début 2025 », soulignant déjà les tensions latentes autour de ce territoire autonome danois, entre aspirations indépendantistes, mémoire coloniale et convoitises internationales. Moins d’un an plus tard, l’actualité lui donne une résonance nouvelle et plus inquiétante encore.

 

Début janvier 2026, Donald Trump remet brutalement le Groenland au centre de la scène mondiale. Le président américain affirme que les États-Unis « ont absolument besoin » de l’île pour leur défense et relance, sans détour, l’idée d’une prise de contrôle. Selon Reuters, ces propos sont perçus à Copenhague comme une menace à peine voilée. Le Danemark répond immédiatement que le Groenland « n’est pas à vendre » et demande à Washington de cesser de « menacer » un allié historique. Le Premier ministre groenlandais dénonce, lui, des propos « trompeurs » et « irrespectueux ».

Le 5 janvier 2026, la France s’invite dans la séquence : Paris rappelle que le Groenland appartient à son peuple et au Danemark, et qu’aucun changement territorial ne peut se faire « par la force ».

Au-delà de la polémique diplomatique, cette crise agit comme un révélateur. Le Groenland n’est pas seulement une île immense et faiblement peuplée : il est devenu un point nodal des rivalités du XXIᵉ siècle, à la croisée des enjeux militaires, économiques, environnementaux et politiques.

 

Le Groenland est un territoire autonome du Royaume du Danemark disposant d’une autonomie large, mais d’une souveraineté inachevée.

Depuis la loi de Self-Government de 2009, il dispose d’un gouvernement et d’un parlement élus, compétents pour la quasi-totalité des affaires intérieures. Cette loi reconnaît explicitement au peuple groenlandais un droit à l’autodétermination : l’indépendance est juridiquement possible, à condition d’être approuvée par référendum puis négociée avec le Danemark.

Ce statut hybride n’efface pas le passé. Pour beaucoup de Groenlandais, l’autonomie n’a pas soldé l’histoire coloniale. Celle-ci reste marquée par des épisodes douloureux : déplacements forcés de populations inuites lors de l’extension de la base américaine de Thulé dans les années 1950, ou encore l’accident nucléaire de 1968, lorsqu’un bombardier américain s’écrasa près de la base, dispersant du plutonium. Ces événements continuent de nourrir un ressentiment profond, tant envers le Danemark qu’envers les États-Unis.

Autre élément structurant : le Groenland a quitté la Communauté économique européenne en 1985, après référendum. Il n’est donc plus membre de l’Union européenne, mais reste associé à celle-ci via un statut spécifique. Cette situation explique aujourd’hui pourquoi l’Europe n’agit pas directement, mais demeure un acteur concerné.

 

Donald Trump insiste au nom de la sécurité nationale des USA, mais aussi des besoins en ressources, source de puissance. L’insistance américaine repose sur trois ressorts principaux.

En premier, une position stratégique unique : situé entre l’Amérique du Nord et la Russie, le Groenland occupe une position stratégique unique, c’est un pivot militaire majeur. La base de Pituffik (ex-Thulé) est un maillon essentiel du dispositif de surveillance et d’alerte avancée des États-Unis, notamment pour la défense antimissile et la surveillance spatiale. De ce point de vue, l’intérêt stratégique américain est ancien et rationnel.

En second, Trump vise la richesse d’un sous-sol stratégique : sous la glace groenlandaise se trouvent d’importantes réserves potentielles de matières premières critiques : terres rares, graphite, nickel, cuivre. Ces ressources sont indispensables aux batteries, aux technologies vertes, à l’électronique et à certaines applications militaires. En 2023, la Commission européenne a d’ailleurs souligné que 25 des 34 matières premières critiques identifiées par l’UE pouvaient être présentes au Groenland et a signé un partenariat stratégique avec Nuuk. En décembre 2025, Reuters rapportait l’octroi d’une licence de 30 ans pour un projet de graphite jugé stratégique pour l’Europe, dans un contexte de restrictions chinoises à l’exportation.

Enfin, Trump, comme ses prédécesseurs intéressés par le Groenland, développe une logique de puissance car l’Arctique devient un théâtre central de rivalités géopolitiques. Fonte des glaces, nouvelles routes maritimes, militarisation croissante : dans ce contexte, la rhétorique d’annexion employée par Donald Trump dépasse largement le cas groenlandais. Elle envoie un message international : la sécurité nationale pourrait justifier l’appropriation territoriale.

 

Cette démarche volontariste et agressive comporte une rupture dangereuse des normes internationales. Mais nous venons de voir avec l’intervention au Venezuela et la capture et l’exfiltration de Maduro que le président Trump n’en est plus à cela près.

L’intérêt américain pour le Groenland ne date pas d’hier : offres d’achat au XIXᵉ siècle, proposition de Truman en 1946, traité militaire de 1951. Ce qui change en 2026, c’est le ton et la mise en scène. Selon Reuters, Copenhague s’alarme notamment de comparaisons implicites faites par Donald Trump avec des interventions récentes ailleurs dans le monde, perçues comme une forme de coercition politique.

 

Même sans action militaire, la remise en cause verbale de la souveraineté d’un allié fragilise deux piliers de l’ordre international : l’intangibilité des frontières et la confiance entre partenaires stratégiques. Et cela constitue le cœur du dilemme européen à propos de l’OTAN, de la souveraineté et de ses divisions politiques internes. Pour l’Europe, la crise groenlandaise pose un dilemme inédit : comment défendre la souveraineté d’un État membre face à la pression du principal pilier de l’Alliance atlantique ? Le Danemark, comme les États-Unis, est membre de l’OTAN. Or l’Alliance a été conçue pour faire face à une menace extérieure, non pour arbitrer un conflit ou une pression entre alliés. Aucun mécanisme n’existe pour protéger un État membre contre un autre. Le paradoxe est cruel : l’OTAN protège le Groenland contre la Russie, mais pas contre les États-Unis.

Sur le plan européen, l’Union dispose pourtant d’un cadre juridique. L’article 42§7 du traité sur l’Union européenne prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression armée contre un État membre. Mais cette clause repose sur des décisions politiques souveraines et reste explicitement compatible avec l’OTAN. Elle n’a jamais été pensée pour s’appliquer à une crise impliquant Washington.

Faute d’option militaire crédible face aux États-Unis, l’Union européenne ne dispose que de leviers indirects, diplomatie (prises de position, médiation, pression politique), économie (partenariat, investissements, normes), influence réglementaire (standards environnementaux et sociaux).

Le vrai obstacle se situe bien ailleurs, au niveau des volontés politiques divergentes profondes.
Certains États membres estiment que la relation avec Washington et la protection contre la Russie doivent primer sur toute autre considération. D’autres, notamment la France, plaident pour une autonomie stratégique européenne, précisément afin d’éviter une dépendance totale aux choix américains. Entre les deux, beaucoup hésitent. Dans ces conditions, une opposition frontale de l’Union européenne aux États-Unis sur le Groenland supposerait un degré de cohésion politique qui n’existe pas encore.

 

On ne peut considérer la question que d’un point de vue binaire car le jeu possède plusieurs niveaux et une trame multilatérale très imbriquée. Cela ne se joue pas qu’entre Danois, Européens, Américains, mais aussi entre Groenlandais, Chinois, Russes.

Au Groenland même, la pression extérieure renforce le sentiment national, résumé par cette réponse devenue emblématique : « À nous, Groenlandais », mais accentue aussi les divisions internes. Une majorité aspire à l’indépendance, tout en doutant de sa viabilité économique à court terme.

Dans le même temps, la Chine observe avec attention, cherchant à sécuriser ses approvisionnements en minerais critiques, tandis que la Russie voit dans toute tension au sein du camp occidental une opportunité stratégique. Le Groenland devient ainsi un multiplicateur de rivalités : chaque déclaration à Washington résonne à Pékin et à Moscou.

 

Le Groenland en ce début 2026 est une île miroir du XXIᵉ siècle. Dans Hamlet, « quelque chose de pourri » ronge le royaume du Danemark. En 2026, l’inquiétude ne vient pas du Groenland lui-même, mais de ce qu’il révèle d’un monde où les territoires redeviennent des objets de convoitise stratégique, et où les principes sont mis à l’épreuve, y compris entre alliés.

Le Groenland n’est ni une base militaire, ni un simple gisement, ni un pion. C’est un peuple, peu nombreux certes (55 000 habitants), une histoire, un droit à décider de son avenir.

L’énigme du début 2026 est donc aussi celle de l’Europe : veut-elle rester spectatrice d’un ordre international qui se fissure, ou devenir un acteur capable de défendre ses principes, même lorsque l’épreuve vient de l’intérieur du camp occidental ?

 

Les habitants du bassin minier ne peuvent peser dans la balance, mais au moins ils sont informés et peuvent en conscience se faire une opinion qui ne se limite pas au problème évoqué mais au monde tel qu’il advient en 2026.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Reuters, Commission européenne, Memorandum of Understanding UE–Groenland, loi danoise sur l’autonomie du Groenland (Greenland Self-Government Act), 2009, traité sur l’Union européenne (TUE), article 42 § 7, gouvernement du Groenland (Naalakkersuisut), US Space Force, informations sur la Pituffik Space Base (ex-Thule Air Base), archives diplomatiques États-Unis–Danemark, accord de défense de 1951, Le Monde, Politiken, DR Nyheder, The Guardian, The New York Times, Financial Times (articles traduits pour la presse étrangère), Wikipédia, Montceau News.

 

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