SAÔNE-ET-LOIRE, UNE HISTOIRE
En un siècle, des villages deviennent des villes, des paysans deviennent ouvriers et un département encore rural entre parmi les grandes terres industrielles françaises. Dans notre précédent épisode, nous avions laissé une Saône-et-Loire toute neuve. Mâcon avait gagné sa bataille pour devenir chef-lieu. Chalon conservait sa puissance commerciale. Autun, son prestige historique et religieux. Le Charolais élevait ses bêtes, le Mâconnais cultivait ses vignes et la Bresse restait profondément rurale.
Nous sommes autour de 1800 et sous les pieds des habitants de l’ouest du département dort quelque chose qui va bouleverser leur existence.
Du charbon. Il y en a autour de Blanzy, Montceau et du Creusot. Mais posséder du charbon ne suffit pas à faire une révolution industrielle, il faut savoir l’extraire, le transporter, le transformer. Il faut du fer, des machines, des ingénieurs, des ouvriers, des capitaux, des voies de communication et des marchés capables d’absorber la production. Et, extraordinaire concours de circonstances géographiques, techniques et humaines, la Saône-et-Loire va progressivement réunir presque tout cela.
Alors commence la métamorphose. En quelques générations, une partie du paysage va se couvrir de cheminées, de hauts-fourneaux, de voies ferrées, de cités ouvrières et de chevalements. Des milliers d’hommes descendront sous terre, d’autres travailleront devant des fours dont la chaleur semble sortir de l’enfer. Des bourgs deviendront des villes et une ville entière sera pratiquement enfantée par la mine : Montceau-les-Mines. Et quelques kilomètres plus au nord, Le Creusot deviendra l’un des grands symboles de la puissance industrielle française.
Tout commence avant même la Révolution. Premier paradoxe : la révolution industrielle Saône-et-loirienne commence avant la Révolution française. Dans les années 1780, le site du Creusot devient le théâtre d’une aventure industrielle exceptionnelle. La fonderie royale est créée à partir de 1782 et développée dans les années suivantes. Parmi les hommes qui participent à cette aventure figurent notamment Ignace de Wendel, l’ingénieur et entrepreneur William Wilkinson, frère du célèbre sidérurgiste britannique John Wilkinson, ainsi que François de la Chaise, qui joue un rôle essentiel dans l’exploitation charbonnière locale. Pourquoi ici ? Parce qu’il y a du charbon, parce que l’on peut trouver et acheminer les matières nécessaires et parce qu’une révolution technique venue notamment de Grande-Bretagne commence à transformer la métallurgie : l’utilisation du coke dans les hauts-fourneaux. Le coke est un combustible riche en carbone obtenu en chauffant de la houille à haute température presque sans oxygène. Cette transformation élimine une grande partie des matières volatiles et produit un combustible dur, poreux et particulièrement adapté aux hauts-fourneaux. Jusque-là, la métallurgie française dépend encore largement du charbon de bois. Le coke permet progressivement de changer d’échelle. Le Creusot devient ainsi l’un des lieux français où s’expérimente très tôt cette nouvelle industrie. Le site connaîtra des réussites, des faillites, des changements de propriétaires, des crises. Mais quelque chose est désormais irréversible : le Creusot est entré dans l’âge industriel.
Emiland Gauthey : l’homme qui perce le département. Mais produire ne suffit toujours pas, il faut transporter. Et voilà qu’apparaît l’un des grands personnages de cette histoire : Emiland Gauthey. Né à Chalon-sur-Saône en 1732, ingénieur des États de Bourgogne, Gauthey comprend l’intérêt considérable qu’il y aurait à relier les deux grands bassins fluviaux qui donnent aujourd’hui leur nom à notre département. La Loire d’un côté et la Saône de l’autre, entre elles : la terre. Alors on va la creuser et le projet du canal du Charolais, futur canal du Centre, est adopté. Les travaux commencent en 1783. Le chantier est immense car il faut creuser sur plus d’une centaine de kilomètres, franchir un seuil de partage des eaux, construire des dizaines d’écluses, organiser l’alimentation en eau et résoudre des difficultés techniques considérables. Le canal relie finalement la Loire à Digoin et la Saône à Chalon-sur-Saône, il mesure environ 114 kilomètres. Les travaux essentiels sont réalisés entre 1783 et 1793, dans une période qui voit au passage s’effondrer la monarchie et naître la République. Quelle époque ! Pendant que l’on redessine politiquement la France, Gauthey et ses ouvriers redessinent physiquement la Saône-et-Loire.
Le canal : une autoroute industrielle. Aujourd’hui nous regardons volontiers le canal du Centre comme un élément du patrimoine de loisirs avec des bateaux de plaisance, des pêcheurs, des promeneurs, des cyclistes. À l’époque, il faut oublier tout cela. En fait, avant l’heure, le canal est une autoroute industrielle. Une tonne de charbon transportée sur les routes du XVIIIᵉ ou du début du XIXᵉ siècle coûte cher. Sur l’eau, elle peut parcourir de longues distances beaucoup plus facilement, le charbon peut partir, les matières premières arriver et les produits industriels repartir.
Et tout au long de la dépression Dheune-Bourbince, des entreprises vont progressivement profiter de cette voie d’eau. Le canal ne dessert donc pas simplement l’industrie, il contribue à la faire naître.
Blanzy : sous les champs, une fortune noire. Au sud du Creusot se trouve le bassin houiller de Blanzy. On y connaît le charbon depuis plusieurs siècles. Mais avec le développement des moyens de transport et l’explosion de la demande industrielle, son exploitation change complètement d’échelle. En 1829, la Compagnie des Mines de Blanzy installe son siège au lieu-dit Le Montceau. Retenons bien ce nom. Autour des installations minières vont apparaître des ateliers, des logements, des commerces, des équipements, des routes, puis des familles. En effet, il faut des mineurs, des mécaniciens, des charpentiers, des forgerons, des employés, des ingénieurs. Et à mesure que l’on extrait du charbon, quelque chose d’inattendu remonte également du sous-sol : une ville.
Montceau-les-Mines : la ville sortie du charbon. En 1856, Montceau-les-Mines devient officiellement une commune. La comparaison avec notre épisode précédent est saisissante. Lorsque la Saône-et-Loire naît en 1790, Montceau-les-Mines n’existe pas comme ville et soixante-six ans plus tard, elle devient une commune, puis l’un des principaux centres industriels du département. La mine lui donne son travail, son urbanisme, ses quartiers, ses cités, ses rythmes, ses écoles, ses commerces, ses associations, ses solidarités. Et bientôt ses conflits politiques et sociaux. L’entreprise ne se contente plus de produire, elle organise une partie de la société.
Les Chagot, autres maîtres de l’industrie. Nous connaissons tous ou presque le nom des Schneider.
Celui des Chagot mérite de l’être tout autant lorsque l’on parle du bassin minier. Jules Chagot puis son neveu Léonce Chagot jouent un rôle majeur à la tête de la Compagnie des Mines de Blanzy. Comme au Creusot avec les Schneider, l’entreprise ne s’arrête pas aux portes du lieu de travail. Elle construit, loge, participe à l’éducation, intervient dans la santé et les œuvres sociales. Le système Chagot possède une dimension catholique, conservatrice et paternaliste particulièrement affirmée. Le patron veut protéger, encadrer. Le logement, l’école, la religion, la moralité et parfois jusqu’aux comportements privés entrent dans l’univers de l’entreprise. Le mineur reçoit donc davantage qu’un salaire. Mais cette protection a un prix : la dépendance. Et cette contradiction va finir par exploser.
Le canal au cœur de Montceau. Le canal du Centre joue naturellement un rôle essentiel dans le développement de la ville. Un port est aménagé au Montceau en 1842, à proximité immédiate des installations minières. Il peut accueillir une soixantaine de bateaux. Vers cette époque, environ 70 000 tonnes de marchandises y transitent annuellement et quelque 1 500 bateaux le fréquentent. Essayons d’oublier notre paysage actuel et imaginons les péniches chargées de charbon, les chevaux de halage, les ouvriers, les grues, les entrepôts, la poussière, le bruit, les marchandises qui arrivent et repartent. Le canal n’est pas un décor dans la ville, il est l’une des raisons de son existence.
Plus de 250 puits et 200 millions de tonnes. L’échelle de l’aventure minière devient vertigineuse. Dans le bassin du Creusot-Montceau, plus de 250 puits seront foncés au cours de deux siècles d’exploitation, certains modestes, d’autres gigantesques. On descend toujours plus profondément, il faut pomper l’eau, ventiler, éclairer, transporter les hommes, remonter le charbon. Et autour des puits apparaissent lavoirs, ateliers, centrales, voies ferrées industrielles et bâtiments techniques. De 1810 à 2000, selon le musée de la Mine de Blanzy, plus de 200 millions de tonnes de charbon seront extraites du bassin. Deux cents millions, le chiffre permet de comprendre l’échelle de cette civilisation industrielle. Les derniers puits souterrains ferment en 1992 et l’exploitation à ciel ouvert se poursuit jusqu’en 2000. Nous reviendrons évidemment sur cette disparition dans notre cinquième épisode. Pour l’instant, la mine monte en puissance.
Sous terre, les hommes. Mais le charbon possède une particularité, tout le monde l’utilise mais presque personne ne voit celui qui va le chercher. Le mineur descend dans la poussière, la chaleur, l’humidité, le bruit et ce avec le risque permanent de l’accident, de l’éboulement, de l’incendie, du gaz. Et donc de l’explosion. La mine fabrique donc autre chose que du charbon, elle fabrique une culture collective. Lorsque votre sécurité dépend de l’homme qui travaille à côté de vous, la solidarité n’est plus un beau principe, elle devient une nécessité. On appartient à un puits, à une équipe, à une cité, à la mine. Et parfois plusieurs générations d’une même famille vivent dans cet univers.
Quelques kilomètres plus loin, les Schneider changent d’échelle. Pendant que Montceau grandit autour de ses puits, Le Creusot connaît une autre explosion. En 1836, les frères Adolphe et Eugène Schneider, associés notamment au banquier François-Alexandre Seillière, reprennent les établissements du Creusot. Une dynastie industrielle vient de naître. Les Schneider ne vont pas simplement faire fonctionner les usines, ils vont les transformer. Le Creusot produit des machines, des rails, des locomotives, des équipements industriels, de grandes pièces forgées, puis de l’armement. Les commandes arrivent de France et de l’étranger. La petite cité bourguignonne devient l’un des centres industriels les plus célèbres d’Europe.
1838 : une locomotive sort du Creusot. Deux ans seulement après l’arrivée des Schneider, un événement symbolise cette ambition. En 1838, les ateliers construisent La Gironde, présentée dans l’histoire industrielle du Creusot comme la première locomotive à vapeur fabriquée en France. La machine est un symbole parfait. Le Creusot fabrique désormais l’engin qui va accélérer toute l’économie industrielle. Car le chemin de fer permet de transporter plus vite les hommes, le charbon, le minerai, les produits manufacturés. L’industrie fabrique les machines qui permettent à l’industrie d’aller encore plus vite. Le système s’emballe.
François Bourdon et le marteau qui fait trembler le monde Puis vient un ingénieur dont le nom mérite de rejoindre ceux de Gauthey et des Schneider : François Bourdon. Au Creusot, il met au point le marteau-pilon à vapeur. L’idée paraît simple : utiliser la vapeur pour soulever puis laisser retomber une énorme masse capable de forger des pièces métalliques gigantesques. Le brevet de l’appareil est déposé en 1842 par les établissements Schneider. Mais Le Creusot veut toujours plus grand et en 1875, les usines construisent un monstre : un marteau-pilon dont le marteau pèse 100 tonnes. Il entre en service en 1877. L’ensemble s’élève à environ 21 mètres. À l’époque, c’est un symbole mondial de puissance industrielle. Il peut travailler d’énormes pièces métalliques. Et pourtant sa commande est suffisamment précise pour que les démonstrations de l’époque insistent sur sa capacité à réaliser des gestes infiniment plus délicats. La puissance et la précision. Tout le rêve industriel du XIXᵉ siècle résumé dans une machine. Aujourd’hui encore, installé à l’entrée du Creusot, le marteau-pilon est devenu le monument de la ville. Autrefois machine de production et aujourd’hui machine à mémoire.
Une ville change de dimensions. La croissance du Creusot accompagne celle des usines. En quelques décennies, la population se multiplie. Au début du XXᵉ siècle, la ville dépasse les 30 000 habitants.
Cela signifie qu’en moins d’un siècle un petit centre industriel est devenu une véritable ville-usine. Logements, écoles, hôpital, commerces, équipements, tout doit suivre. Et comme à Montceau, l’entreprise intervient partout. Schneider et Chagot : protéger ou contrôler ? Les deux grands bassins industriels développent des formes différentes mais comparables de paternalisme patronal qui contient donc dès son origine une contradiction fondamentale : solidarité et domination peuvent habiter la même maison.
Montceau explose : la Bande noire. Et cette domination rencontre des résistances. À Montceau-les-Mines, les tensions sociales se doublent d’un puissant anticléricalisme. En 1882, une agitation particulièrement violente éclate dans le bassin. Des croix sont abattues, des édifices religieux sont attaqués, des attentats sont commis. Une organisation clandestine que l’histoire retiendra sous le nom de « Bande Noire » apparaît au cœur de ces événements. Ses actions se poursuivent durant les années suivantes, particulièrement entre 1882 et 1884. Il serait trop simple de réduire cette histoire à quelques anarchistes poseurs de bombes. La violence est réelle et ne doit pas être romantisée. Mais elle surgit dans un contexte social extrêmement tendu : conditions de travail difficiles, dépendance vis-à-vis de la compagnie, encadrement religieux, pauvreté et rejet d’un système patronal vécu par certains ouvriers comme omniprésent. La Bande Noire révèle ainsi quelque chose de beaucoup plus profond : la ville industrielle est aussi devenue une ville politique. Montceau ne produit plus seulement du charbon, elle produit de la contestation.
Puis Le Creusot se met en grève. Quelques années plus tard, c’est au tour du Creusot de connaître d’importants conflits. Les grandes grèves de 1899 et 1900 marquent profondément la ville.
Les ouvriers réclament notamment davantage de liberté syndicale et contestent le pouvoir patronal.
Cette fois, l’affaire dépasse largement la Saône-et-Loire. La presse nationale regarde Le Creusot, des responsables politiques interviennent. La question posée est immense : « Jusqu’où peut aller le pouvoir d’une entreprise lorsqu’une ville entière dépend d’elle ? Le Creusot devient un laboratoire national de la question sociale.
Et pendant ce temps, Gueugnon forge depuis longtemps. Il serait pourtant faux de réduire la Saône-et-Loire industrielle au seul axe Le Creusot-Montceau. À Gueugnon, les forges ont été fondées dès 1725. Bien avant la grande explosion industrielle du XIXᵉ siècle, le travail du métal y possède donc déjà une longue histoire. Au fil du temps, les productions évoluent. Le site se spécialise notamment dans le fer-blanc puis, au XXᵉ siècle, dans les aciers inoxydables. Gueugnon deviendra l’un des grands noms de l’inox. Ainsi, d’un bout à l’autre du département, plusieurs histoires industrielles se développent simultanément.
Et la terre elle-même devient industrielle : Perrusson. L’industrie ne se limite pas au charbon et à l’acier. Le canal du Centre attire également une extraordinaire activité céramique. Pourquoi ? Parce qu’il existe des argiles, du charbon et un moyen de transport. Encore une fois, les trois éléments se rencontrent. À Écuisses, Jean-Marie Perrusson crée en 1860 une briqueterie, bientôt suivie d’une tuilerie. L’entreprise connaît une croissance spectaculaire et emploiera jusqu’à plusieurs centaines d’ouvriers, et ses productions voyagent bien au-delà du bassin. Autour de Montchanin, Écuisses, Ciry-le-Noble et d’autres communes se développe ainsi une véritable industrie de la terre cuite et de la céramique. Le canal devient une sorte de colonne vertébrale industrielle. Charbon, métal, briques, tuiles, céramiques, tout circule.
Mais le département reste vert. Et voilà l’une des grandes originalités de la Saône-et-Loire. À quelques dizaines de kilomètres des chevalements de Montceau et des gigantesques ateliers du Creusot, les vaches continuent de paître. Dans le Charolais et le Brionnais, on élève, dans le Mâconnais et la Côte chalonnaise, on cultive la vigne, en Bresse, l’agriculture reste essentielle. Deux mondes coexistent : noir et vert. Noir du charbon, vert des prairies, rouge du feu des forges, doré des vignes à l’automne. Mais ces mondes ne sont pas séparés.
Quand le paysan devient ouvrier. Une partie des premiers ouvriers vient des campagnes environnantes et ce passage constitue une révolution silencieuse. Le paysan vivait au rythme des saisons, de la lumière, de la pluie, des récoltes. L’usine impose l’horloge, la mine impose la prise de poste, la sirène découpe la journée, le temps lui-même devient industriel. Ce changement est probablement aussi important que celui des machines car l’industrialisation ne transforme pas seulement la manière de produire : elle transforme la manière de vivre.
Et bientôt il faut chercher des bras ailleurs. L’industrie grossit toujours et donc les besoins de main-d’œuvre augmentent. Les campagnes locales fournissent d’abord une partie des travailleurs.
Puis les hommes viennent de plus loin, d’autres départements, puis d’autres pays. Au fil du XIXᵉ et surtout du XXᵉ siècle arrivent notamment des Polonais, des Italiens, des Espagnols, des Portugais, puis des travailleurs venus du Maghreb et d’autres régions du monde. Ils arrivent pour travailler, puis vivent ici et leurs familles les rejoignent, leurs enfants naissent ici. La Saône-et-Loire industrielle devient aussi une terre d’immigration. Et dans le bassin minier, cette histoire va profondément transformer la population et l’identité du territoire.
Et les femmes ? Elles sont là, bien évidemment. Mais l’histoire industrielle les a longtemps laissées derrière les hommes photographiés devant les machines. Elles travaillent dans les manufactures, les commerces, certaines activités industrielles et les services, tiennent aussi les familles lorsque les hommes sont au fond ou à l’usine, gèrent les budgets, élèvent les enfants, participent aux solidarités des cités. Dans les périodes de grève ou de crise, elles sont loin d’être toujours spectatrices. L’histoire ouvrière est également une histoire de femmes. Nous leur redonnerons leur place dans notre prochain épisode.
Une nouvelle société est née. Reprenons maintenant notre carte de 1790. Mâcon est toujours préfecture, Chalon reste une grande puissance commerciale et industrielle, Autun conserve son prestige, Louhans, Charolles et les campagnes continuent d’organiser de vastes territoires ruraux. Mais à l’ouest, quelque chose que les révolutionnaires n’avaient pas prévu s’est produit.
Le Creusot et Montceau sont devenus deux des principaux pôles du département. La révolution industrielle a en quelque sorte corrigé la carte de la Révolution française. Les hommes de 1790 avaient organisé le département autour des villes héritées de l’histoire. Le XIXᵉ siècle en a fait surgir de nouvelles. Voilà pourquoi la Saône-et-Loire n’a jamais véritablement fonctionné autour d’une seule capitale écrasant toutes les autres. Mâcon, Chalon, Le Creusot, Montceau, Autun, Louhans, Charolles, Gueugnon. Plusieurs centres, plusieurs histoires, plusieurs économies : L’industrie a fabriqué le paysage et les traces sont encore sous nos yeux avec le canal. Les cités ouvrières, les anciens ateliers, les voies ferrées, les maisons, les écoles, les bâtiments industriels, le chevalement qui a survécu au musée de la mine, le lavoir des Chavannes, le marteau-pilon du Creusot, la villa Perrusson à Écuisses. Même lorsque la machine s’arrête, son empreinte demeure, l’industrie n’a donc pas simplement occupé notre territoire : elle l’a fabriqué.
Mais surtout, elle a fabriqué une société. Nous pourrions raconter cette histoire uniquement avec des chiffres : 114 kilomètres de canal, plus de 250 puits, plus de 200 millions de tonnes de charbon extraites, des dizaines de milliers d’ouvriers, des locomotives, des marteaux-pilons, des hauts-fourneaux, des kilomètres de galeries. Oui, nous pourrions, ce serait impressionnant. Mais ce serait insuffisant, car derrière chaque tonne de charbon, il y a un homme qui est descendu au fond, derrière chaque pièce d’acier, des ouvriers devant les fours et les machines, derrière chaque cité, des familles, derrière chaque immigration, quelqu’un qui a quitté une terre pour venir vivre ici, derrière chaque grève, une revendication, derrière chaque accident, une famille qui attend et derrière la puissance industrielle de la Saône-et-Loire se trouvent finalement des générations entières d’hommes et de femmes.
La Saône-et-Loire est entrée dans la fournaise. En un siècle, tout a changé. Le département rural inventé par les révolutionnaires est devenu l’un des grands territoires industriels français. Gauthey a ouvert le passage entre Loire et Saône. Le charbon de Blanzy et Montceau alimente les machines, les Chagot organisent un véritable empire minier, les Schneider font du Creusot une puissance industrielle internationale, François Bourdon donne à l’usine son marteau-pilon, Gueugnon forge, Écuisses cuit ses briques et ses céramiques et Chalon profite de la Saône et de ses activités industrielles. Le chemin de fer accélère encore le mouvement, les villes grossissent, les campagnes fournissent des bras, puis les travailleurs viennent de plus loin.
Et avec les ouvriers apparaissent les solidarités, les syndicats, les colères, les grèves et parfois la violence. Car une usine peut fabriquer de l’acier, une mine peut produire du charbon, un canal peut transporter des marchandises. Mais lorsque des milliers d’hommes et de femmes travaillent, vivent, souffrent, s’aiment, élèvent leurs enfants, se disputent, luttent et espèrent ensemble, ils finissent par fabriquer quelque chose d’infiniment plus complexe : une société. Et cette société va laisser dans notre département une empreinte encore plus profonde que celle des mines et des usines. Une empreinte humaine, sociale, culturelle, politique. C’est elle que nous allons maintenant rencontrer.
Comme l’écrit Citoyen71, « c’est bien de savoir d’où l’on vient ». Oui, surtout si cela nous aide à comprendre où nous sommes… et à éviter de repartir dans le brouillard.
À suivre : Épisode 4 : Mineurs, métallos, paysans, immigrés, femmes, syndicalistes et résistants : celles et ceux qui ont fabriqué la Saône-et-Loire.
Gilles Desnoix
Sources : Archives départementales de Saône-et-Loire, Région Bourgogne-Franche-Comté – Inventaire du patrimoine, Écomusée Creusot Montceau, Musée de la Mine de Blanzy, Académie François Bourdon, Ville du Creusot, Communauté urbaine Creusot Montceau, Centre de Castellologie de Bourgogne, Archives nationales, France Archives, Bibliothèque nationale de France – Gallica, Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), Voies navigables de France (VNF), Musée du Canal de Digoin, Villa Perrusson – Écomusée Creusot Montceau, Pavillon de l’Industrie – Le Creusot, Société d’histoire et d’archéologie de Chalon-sur-Saône, Académie de Mâcon, Université de Bourgogne, Ministère de la Culture



