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jeudi 18 juin 2020 à 04:19

Assises – 3ème journée du procès d’assises de Tarik A.

« Je broie du noir »



Assises – 3ème journée du procès d’assises de Tarik A.

 



 

L’expert psychiatre qui a rencontré Tarik A., alors mis en examen suite au meurtre de Valentin Amrouche, le 18 juillet 2017 à Montceau-les-Mines, estime que l’accusé n’a aucune maladie mentale, mais présente toutefois un trouble de la personnalité : un fonctionnement dit « hypomaniaque ».

Quelque chose en lui s’accélère, pour lutter, inconsciemment, contre des vécus de dépressions. On peut lire ce fonctionnement dans la vie de l’accusé – doublée dès son adolescence par des conduites addictives fortes-, ainsi que dans son casier judiciaire, émaillé de passages à l’acte violents et d’insultes.

 

Il arrive toujours un moment, au cours d’un procès, où l’accusé s’humanise dans toutes ses dimensions, c’est lorsque la Cour aborde ce qu’on appelle en justice « la personnalité ». Tarik A., né en juin 1976 à Autun où vivaient alors ses parents, quatrième enfant d’une fratrie de six, est content qu’enfin le procès se focalise sur lui, autrement. Il n’est plus seulement le meurtrier de Valentin Amrouche, il redevient le garçon cascadeur qu’il fut, l’adolescent grand sportif, puis le jeune homme qui empoche un BEP électro-technique, qui tente une première d’adaptation parce qu’il travaillait bien, mais « j’étais plus pratique que théorique », il arrête sa scolarité.

 

Une vie sous le sceau des addictions, et un jour, un grave accident

 

Il fait son service militaire, à son retour il bosse. « Vous êtes, du point de vue du travail, quelqu’un de courageux, observe la présidente Therme. – Actif, oui ! répond l’accusé. » Mais en parallèle il a commencé à boire, et, apprend-il à la Cour à l’audience, à prendre du cannabis, puis des drogues dures, héroïne et cocaïne, « vers 98-99 ». Une mission en intérim, comme électricien, le conduit à Lyon où on l’emploie, mais un jour c’est le drame. Il se trouve dans une usine lorsqu’un incendie se déclare, le voilà gravement brûlé. Une partie du cou, une partie du crâne, et ses deux mains, devenues, à l’écouter, le réceptacle de ses souffrances, y compris psychiques, vu la fixette qu’il développe devant la Cour sur le défaut de soins en détention, et cette pommade qu’on lui refuse pour hydrater sa peau fragile. Seule la présidente le remet dans les éléments de sa réalité : avant les faits, il s’est montré négligent sur cette question. Il souffre, c’est indéniable, et il souffrait avant le meurtre également, à s’épuiser dans les addictions, à passer à l’acte, etc. Et, « ça fait trois ans que je demande des soins. J’ai tué quelqu’un, donc j’ai besoin de soins ! » Le psychiatre dit qu’il en avait besoin bien avant.

 

La présidente souligne sa position fuyante, immédiatement il commence à pulser

 

Il eut ensuite deux enfants auxquels il est très attaché et qui le lui rendent bien (même après la séparation du couple) d’après les témoignages de l’entourage, et aussi les mots de leur père. Une vie avec des aspects valeureux, et heureux, mais un fil rouge constant : alcool, cannabis (« A 20 ans, les joints remplaçaient les cigarettes »), drogues dures (il rechute après l’accident : un mois sous morphine et ensuite il faut se sevrer, pour un toxicomane c’est un chemin de croix), grosse addiction au jeu, et des condamnations (8), pour violences, outrages, dégradation de bien, filouterie, évasion (en semi-liberté, il n’est pas rentré à la prison pour y dormir). Trois incarcérations, mais ce n’est jamais de sa faute, il a fait appel de presque tout, et s’est même pourvu en cassation trois fois (en vain, s’il est besoin de préciser). On se croirait revenu devant un tribunal correctionnel, à entendre l’accusé se défausser. Il ne se présentait pas devant le tribunal ? « J’ai pas la notion des dates, à chaque fois je me rappelle mais c’est trop tard. » La présidente souligne sa position fuyante, immédiatement il commence à pulser. « Vécu persécutif », disent aussi les experts psy.

 

« Je broie du noir »

 

« Impulsif, agressif, et un peu parano » rapporte le psychologue qui l’a également rencontré. Avec Tony Arpin, ça s’est mal passé. Le psychologue insiste sur ce terrible accident du travail, car Tarik A. finit par être handicapé. Ses mains amputées des auriculaires et cette peau si fragile lui interdisent la plupart des emplois auxquels il pourrait prétendre. « Ça m’a mis une grosse claque, je broyais du noir. » Plus tard il dit : « Les drogues dures ont eu des conséquences aussi, c’est à partir de là que je broie du noir. » Lundi il disait qu’après avoir constaté qu’il avait tué Valentin, « je suis resté trois heures dans ma chambre, je broyais du noir ». Le fond est sombre, en cet homme, cela va dans le sens de ce que le docteur Canterino a constaté. Fond sombre, vite agressif, et puis : provocant.

 

L’accusé provoque, mais rien ne peut venir disqualifier l’interdit de tuer

 

Il prend encore de la drogue en prison ? « Ben bien sûr ! Oui ! Je suis consommateur. Je demande des soins, je n’en ai pas, alors… »  Il a demandé la suspension du permis de visite de sa famille, pourquoi ? « C’était un fardeau, pour eux et pour moi. Surtout pour moi, les attendre, les voir pleurer… Et puis j’ai un téléphone avec internet dessus, donc on se parle en visio, et mes enfants aussi je leur parle en visio. » Provocations, mais aussi une façon de disqualifier l’exigence de la loi, en soulignant l’écart entre cette rigueur exigée et la réalité. Comme s’il disait « ah, vous vous la jouez avec vos lois et vos règles, mais en attendant, personne ne les respecte, tout cela n’a pas de sens ». Or il a tué un homme. Rien ne peut venir disqualifier ou ternir l’interdit de tuer, et les lois fondamentales ont aussi pour fonction de contenir, de limiter, mais Tarik A. déborde, et l’irréparable occupe la salle entière.

 

« Trop d’incohérences, trop de questions sans réponses »

 

 « L’accusé n’a livré que sa vérité, une vérité parcellaire, changeante et contradictoire. » Maître Emilie Cavin-Chatelain plaide pour une des sœurs de Valentin Amrouche, Caroline. L’avocate rappelle que son autre sœur s’est retirée de la procédure : il lui était bien trop dur d’en lire les pièces. « Il reste beaucoup d’ombres : sur les zones de violences dans l’appartement, sur les coups de couteau donnés sur la face postérieure, sur des tâches de sang inexpliquées. Sur Valentin qui, bien que blessé, boirait une bière avec son agresseur ? Sur Valentin, qui vient de vomir et qui agresserait son agresseur ? Trop d’incohérences, trop de questions sans réponses, et puis celles-ci : Valentin aurait-il pu être sauvé, ou bien a-t-il reçu tant de coups qu’il serait mort très vite ? L’image du corps de Valentin se décomposant se superpose à celle de l’accusé campant sur une plage au Maroc, avec ses enfants. »

 

« On est sûr que Valentin a essayé de s’enfuir, qu’il a été frappé par derrière »

 

« Valentin a eu un lien fort avec ses grands-parents dès sa naissance, et ce fil était si épais qu’à sa majorité il est revenu vers eux. » Maître Julien Marceau intervient pour monsieur et madame Vandesboch. « Valentin était aussi le fils de Véronique, il avait en lui l’héritage de sa mère. C’est toute cette partie de la famille qui a été tuée. Ces grands-parents ne pouvaient pas imaginer être un jour eux-mêmes destinataires de l’héritage de leur fille et de leur petit-fils. » Inconcevable. L’avocat revient sur les circonstances de la découverte : « La dignité du corps ressort de toutes les cultures. L’intégrité du corps de Valentin a été atteinte deux fois : par les coups de couteau, puis par son abandon sur les lieux. Pendant ce temps-là, son grand-père remuait terre et ciel pour le retrouver. On est sûr que Valentin a essayé de s’enfuir, qu’il a été frappé par derrière, et qu’il aurait pu être sauvé ou tout du moins qu’on aurait pu lui dire au-revoir. »

 

Julien Marceau termine en s’adressant aux jurés : « Les photos que vous avez vues (celles du corps se décomposant), ce n’est pas Valentin, Valentin était beau. Non, ces photos, c’est monsieur Tarik A., car c’est lui qui a fait ça. »

 

Florence Saint-Arroman

 

Demain l’avocate générale prendra ses réquisitions, l’avocat de la défense plaidera, ce sera ensuite le temps du délibéré. Le verdict sera rendu en fin de journée.

 



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