La Claudine aime bien le week-end, mais parfois le lundi est le bienvenu.
La Claudine est une Française moyenne, une citoyenne raisonnable, une contribuable appliquée, et une personne parfaitement équilibrée, autant que nous tous, mais récemment elle a pris conscience d’une chose terrible : elle, comme les autres autour, nous sommes tous un peu ridicules.
Prenez ses petits matins, par exemple. Elle ne peut pas boire son café dans n’importe quelle tasse.
Non. Il y a la tasse officielle du matin. Blanche, un peu ébréchée, mais “elle a un bon goût de café”, voyez. Si elle est sale, c’est déjà une journée mal engagée. On peut rater sa vie pour moins que ça.
Ensuite, elle consulte son téléphone sans chercher rien de précis. Non, elle rafraîchit en série les mails, la météo, les infos, les messages. Encore, encore et encore. Un peu comme si le président de la République allait soudain lui écrire personnellement pour lui dire : “Claudine, tu avais raison depuis le début.”
Et ça n’arrive jamais.
La Claudine, dans la rue, se plaint des gens qui marchent lentement, qui zigzaguent, qui s’arrêtent pile devant elle pour répondre à un message existentiel du type « Ok ».
Dans ce cas-là, elle soupire intérieurement : “Mais ils n’ont aucune conscience collective…” Et puis cinq minutes plus tard, elle fait exactement pareil. Elle s’arrête net devant une vitrine pour regarder… Rien, un reflet, elle.
Lorsque la Claudine se déplace dans les transports en commun, elle déteste les gens qui parlent fort au téléphone. “La pudeur, ça existe”, pense-t-elle. Et puis, un jour, elle se surprend à dire à voix haute : “Non mais Sylvie, franchement, Michel exagère, hein.” Tout le bus sait maintenant que Michel exagère et que Sylvie est d’accord. Bravo, Claudine.
Chez elle, la Claudine est écolo. Enfin… dans le principe. Elle trie, rince les pots de yaourt et culpabilise devant les reportages. Et puis, d’un clic sur le Net, elle commande un pull “pas cher” sur Internet, livré depuis l’autre bout du monde, emballé dans assez de plastique pour recouvrir la Creuse. Mais bon. “C’est exceptionnel…” Comme les 14 fois précédentes.
Pour parler rangement, la Claudine garde tout. Une vraie collectionneuse de boîtes “au cas où”, de sacs “de bonne qualité”, de câbles “on sait jamais”. Elle ne sait pas pourquoi et jusqu’à quand ou pour quand. Mais elle sait qu’un jour, dans un futur hypothétique, elle aura besoin d’un câble mystérieux datant de 2009. Et là, on viendra la remercier.
Côté alimentation, la Claudine est très raisonnable. Officiellement. Dans la réalité, elle mange le chocolat debout, dans la cuisine, en cachette, comme une voleuse de Kinder après avoir regardé autour d’elle avant d’ouvrir le placard. Alors que je vis seule. Eh oui.
Ah oui, aussi, il y a cette manie incroyable que nous avons tous : vérifier. « Ai-je fermé la porte ? » Elle revient, « oui. » Mais… « Est-ce que j’ai vraiment vérifié ? » Elle revient. Et elle part angoissée, convaincue que mon appartement est en train de s’autodétruire sans elle.
Le pire, c’est que malgré tout ça… Elle se croit différente. « Moi, je ne suis pas comme les autres. » « Moi, je réfléchis. » « Moi, je fais attention. » Alors qu’elle dit “du coup” toutes les trois phrases, qu’elle panique à 38 % de batterie, qu’elle a 46 livres non lus sur sa table de chevet.
Mais finalement… C’est peut-être ça qui est rassurant. Nous sommes tous un peu bancals. Un peu contradictoires. Un peu comiques sans le vouloir. On râle, on doute, on procrastine, on essaie et parfois, on y arrive.
Alors la Claudine s’assume imparfaite et continue à râler doucement, à aimer fort, à recycler moyennement, à espérer quand même. Et à se dire, chaque matin, devant sa tasse blanche ébréchée : “Bon, allez, on va faire de son mieux.”
La Claudine en est convaincue, au fond, si on y réfléchit bien… Nous sommes d’une génération de gens fatigués, un peu perdus, souvent connectés, parfois dépassés et donc souvent déconnectés mais qui essaient quand même.
Nous oublions nos mots de passe, nous confondons nos rendez-vous, nous cherchons nos lunettes alors qu’elles sont sur notre tête,
Mais… nous disons bonjour à la boulangère, envoyons des messages “juste pour prendre des nouvelles” et rions de nous-mêmes, parfois. Et ça, mine de rien, c’est déjà énorme.
Alors oui, la Claudine continuera sûrement à dire “du coup” sans s’en rendre compte, à acheter des livres qu’elle ne lira pas tout de suite, à paniquer pour rien à 23 h 47.
Et dans le même temps elle continuera aussi à s’émerveiller d’un rayon de soleil sur l’évier, à trouver qu’un café partagé vaut tous les discours, à croire que demain peut être un peu mieux qu’hier. Et tant pis si les autres la jugent bancale.
Pour la Claudine, les gens trop droits, ça tombe facilement. Alors, la Claudine, elle préfère zigzaguer et avancer quand même.
Gilles Desnoix



