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samedi 21 février 2026 à 07:09

1936 : le moment où tout semblait possible



 

Dans un mois, on va fêter les 90 ans du Front Populaire.

Le Front populaire n’est pas pour moi une page jaunie dans un manuel. C’est une histoire de famille. Mon père, né en 1909 au Creusot, ouvrier chez Citroën à Paris, militant communiste, s’oppose en février 1934 aux ligues d’extrême droite qui tentent de faire plier la République.

Quand la gauche gagne les élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936, il occupe son usine. Il parlait d’un moment où la peur change de camp. Les ouvriers restent dans les ateliers, les femmes apportent à manger, les gamelles passent par-dessus les murs, tirées à la corde. Les congés payés, la semaine de 40 heures, les droits syndicaux ne sont pas des promesses : ils sont arrachés.

Mobilisé en 1939, il n’a jamais oublié ces années où les travailleurs ont cessé de baisser la tête. Aujourd’hui, alors que les peurs reviennent, que les inégalités s’aggravent et que les extrêmes prospèrent à nouveau, cette histoire oblige. Elle rappelle qu’aucune conquête sociale ni aucune démocratie n’est irréversible. Et qu’à chaque génération revient la responsabilité de choisir entre résignation et engagement. Ce court récit ne me donne aucune légitimité particulière pour traiter du Front populaire sur le plan historique ; il légitime toutefois mes souvenirs et la volonté qui est la mienne d’en parler.

 

Le Front populaire n’apparaît pas “d’un coup” en 1936 : c’est l’aboutissement d’une séquence de crise politique, sociale et internationale. Il y a d’abord eu le choc de politique intérieure du 6 février 1934. Les émeutes antiparlementaires à Paris, menées par des ligues et organisations de droite/extrême droite, font de nombreux morts et blessés et provoquent la chute du gouvernement. À gauche, beaucoup y voient une tentative de basculement autoritaire et cela accélère l’idée d’une unité antifasciste. Ce qui a conduit à un rassemblement progressif de la gauche. Les socialistes (SFIO), les radicaux, les communistes (PCF) convergent vers une plateforme commune, sur fond de crise économique, due au chômage, à la baisse du pouvoir d’achat, aux conflits sociaux.

Ensuite le contexte européen amène la démocratie sur la défensive. En effet la période se caractérise par la montée des régimes autoritaires/fascistes, par un mouvement de réarmement et des tensions internationales. L’exemple le plus spectaculaire, juste avant l’arrivée de Blum au pouvoir, est la remilitarisation de la Rhénanie (7 mars 1936) par Hitler, en violation des équilibres issus de 1919–1925. À cela s’ajoutent les effets de la guerre d’Éthiopie (1935–1936), qui a aussi contribué à désorganiser les solidarités diplomatiques européennes.

 

Voyons les dates clés à partir du “moment 1936” et la succession : élections/grèves/réformes.

Les élections législatives se déroulent les 26 avril et 3 mai 1936, la dynamique électorale porte la coalition de gauche au pouvoir. La vague de grèves avec occupations débute en mai 1936, notamment au Havre dans l’usine aéronautique Breguet, avant de s’étendre rapidement aux industries stratégiques comme l’aviation en région parisienne. Le tournant intervient le 28 mai avec l’occupation des usines Renault de Boulogne-Billancourt, symbole majeur du monde ouvrier, qui entraîne une extension massive du mouvement à l’automobile, dont Citroën, à la métallurgie, aux mines du Nord et à de nombreux autres secteurs. En quelques semaines, près de deux millions de salariés occupent environ 12 000 entreprises, créant un rapport de force inédit qui conduit aux accords des 7 et 8 juin 1936 négociés à Matignon entre État, patronat (CGPF) et syndicat (CGT) : ils structurent la reconnaissance syndicale, les délégués, des hausses de salaires, et ouvrent la voie à une législation rapide. Et donc aux grandes lois sociales du Front populaire en juin 1936 concernant les congés payés (loi du 20 juin 1936), semaine de 40 heures (loi du 21 juin 1936)

 

Que fait et tente le Front Populaire comme actions et axes politiques ?  Le cœur du projet et de l’action tient en un compromis social “par le haut” et “par le bas”. D’abord l’institutionnalisation du dialogue social avec les conventions collectives, les délégués, les libertés syndicales. Ensuite le pouvoir d’achat, le temps libéré avec les hausses de salaires, les 40 h hebdomadaires, les congés payés. Et dans les conquêtes obtenues dans les accords Matignon et le développement des lois de juin 1936 nous trouvons les loisirs populaires grâce à une politique d’accès aux loisirs (symbole durable dans la mémoire collective, même si tout n’est pas “inventé” en 1936).

 

L’économie reste la zone la plus fragile du projet du Front Popu. Il voulait relancer l’économie par la demande, mais il s’est heurté aux inquiétudes patronales, à cause des marges faibles de certains secteurs, aux tensions monétaires et financières occasionnées par la fuite des capitaux, et à une grande défiance, à des arbitrages difficiles entre réformes, équilibre budgétaire et réarmement. Ce dernier point est dû au contexte international.

La dynamique du Front Populaire (État, industries, infrastructures) se prolonge partiellement après Blum I (1936/1937) par, entre autres, la création de la SNCF du fait du décret-loi du 31 août 1937, souvent rattachée à l’héritage “Front Populaire” au sens large.

 

Et puis pendant la période 1937/1938, on note un ralentissement, puis une reprise en main en 1938 qui marque la fin politique du Front populaire.

On peut distinguer 3 périodes. D’abord la fin du “moment Blum I” (juin 1937) car Léon Blum démissionne et les radicaux de Chautemps prennent la main. La traduction du changement est immédiate, le rythme des réformes ralentit. Ensuite un moment (1937–1938) de divisions internes sur l’orientation économique (jusqu’où aller ? à quel rythme ?), sur la stratégie internationale (pacifisme, réarmement), sur la discipline sociale (grèves, occupations, maintien de l’ordre). Et enfin arrive une reprise en main en 1938 lorsque Daladier revient sur une partie de l’équilibre social, ce qui fait augmenter la conflictualité.

Quelles ont été les figures importantes du Front Populaire et quel a été leur rôle ?

Léon Blum (SFIO) a été la figure centrale, le symbole et la cible d’attaques, y compris antisémites, en sa qualité de chef du gouvernement. Maurice Thorez (PCF) a été, par choix stratégique, le soutien parlementaire sans participation ministérielle dans Blum I. Les radicaux (ex. Édouard Herriot, puis Chautemps) ont été le pivot modérateur, mais aussi le facteur de fragilité, tant il est vrai que la coalition au pouvoir était hétérogène. Léon Jouhaux (CGT) s’est posé en interlocuteur clé du compromis social. Il occupe une place importante dans la conquête des acquis sociaux.

 

Le Front populaire, en moins de 2 ans, a subi des critiques virulentes, des actions ciblées des oppositions dans le cadre de campagnes acharnées, de conflits durs.

La droite et le patronat portaient des accusations critiquant le désordre, la sovietisation, la ruine économique et la démoralisation du travail. Les deux agitaient la peur de l’occupation d’usines qui constituait pour eux une mise en cause de la propriété. Et dans certains milieux et journaux, des attaques antisémites visaient Blum.

À gauche… aussi, les critiques fleurissaient car certains militants jugeaient le FP trop légaliste, pas assez “révolutionnaire”, trop attaché à la coalition avec les radicaux. Les communistes soutenaient mais surveillaient car leur objectif était de garder la main sur la base ouvrière.

Cela se retrouvait dans ce que disait la presse de toutes tendances ? La presse communiste et syndicale (ex. L’Humanité) rendait compte de manière enthousiaste, mettait en scène les grèves, valorisait les conquêtes sociales, se posait en défenseure de l’unité antifasciste. La presse socialiste prenait la défense d’un “réformisme de transformation”, insistait sur la légalité républicaine et la pacification sociale via la loi. La presse radicale et de centre-gauche avait affiché un soutien initial mais était vite revenue à des préoccupations budgétaires, au maintien de l’ordre, à la prudence internationale. La presse conservatrice et libérale mettait en avant une critique économique en focalisant sur le coût des 40 h, les problèmes de production et de compétitivité, dénonçait un “climat de grève”. Quant à la presse d’extrême droite, elle propageait des discours très violents fondés sur l’“antiblum”, le nationalisme, l’anticommunisme, l’antisémitisme, la dénonciation d’une “trahison” nationale.

 

Étrangement, on pourrait penser que je fais une revue de presse de notre époque contemporaine.

 

Lorsque l’on étudie le Front Populaire on doit absolument tenir compte du contexte européen et du rôle international que le FP y a joué. En effet, le Front Populaire français arrive au pouvoir dans une Europe où l’Allemagne nazie accélère sa politique de fait accompli (Rhénanie, réarmement), l’Italie fasciste sort renforcée de sa conquête éthiopienne (1935–1936), l’Espagne bascule en guerre civile à partir de juillet 1936. C’est un enjeu majeur et traumatisant pour la gauche européenne.

 

Le nœud gordien reste l’Espagne et la “non-intervention”. Blum est très vite pris entre solidarité antifasciste et peur d’embrasement européen. De ce fait, la non-intervention (portée aussi par le Royaume-Uni) devient un choix structurant, très controversé.
Cela amène une conséquence politique de taille car ce choix, souvent incompris par la base, nourrit un sentiment de renoncement chez une partie de la gauche, et un soupçon de faiblesse chez ses adversaires.

 

Ayant passé en revue tous ces éléments, on peut se poser la question de savoir en quoi le Front populaire a réussi et/ou échoué.

Commençons par les réussites qui peuvent être qualifiées de durables. En premier on trouve les conquêtes sociales fondatrices : congés payés, 40 h, conventions collectives et place accrue du syndicalisme.  En second, la légitimation d’un État social emportant l’idée qu’on peut transformer la société par la loi et la négociation collective.

Poursuivons par les failles et les limites qui peuvent être qualifiées de structurelles. Le premier point, et non des moindres, la fragilité économique et financière, il est vrai dans un contexte international instable, et surtout les difficultés à stabiliser la trajectoire. Deuxième point, ontologique : la trop grande hétérogénéité de la coalition formée autour d’objectifs divergents créant un clivage entre les radicaux et les socialistes alliés aux communistes. Troisième point : le contexte international avec l’incapacité à résoudre le dilemme sécurité/paix, en particulier sur l’Espagne et le réarmement.

À l’aube de la célébration de ses 90 ans, que retrouve-t-on aujourd’hui du Front populaire ? Nous naviguons entre héritages et “mythe utile”. D’abord dans l’inconscient collectif et la mémoire populaire nous trouvons un imaginaire de joie, de vacances, de dignité ouvrière et même, on en est toujours là, d’unité antifasciste. Mais nous pouvons constater l’héritage avec des institutions et des acquis : culture des conventions collectives, rôle du droit du travail, représentation du temps libre comme progrès social. Plusieurs historiens (Jean Vigreux, Jean-Pierre Azéma, Serge Berstein, Antoine Prost) rappellent que le label contemporain “Front populaire” relève souvent davantage de l’imaginaire que d’une comparaison terme à terme.

 

Beaucoup d’entre nous se posent la question : « Sommes-nous dans une période semblable, renouvelable ou de dangers identiques ? » La réponse est nuancée mais s’il existe un air de famille, des ressemblances, il y a aussi des différences majeures.

Commençons par les ressemblances.  La polarisation et la montée de forces contestant les compromis démocratiques ; la crise de confiance envers les institutions, les élites, les médias ; les peurs socio-économiques portant sur le déclassement, l’inflation et le pouvoir d’achat, les insécurités (économiques, culturelles, géopolitiques) ; la désinformation et la propagande sévissant aujourd’hui via les réseaux et les écosystèmes numériques, là où les années 1930 passaient par presse, affiches, ligues, réunions ; tous ces points comportent des analogies très fortes.

Continuons avec les différences majeures qui changent tout par rapport à 1936/1938. D’abord le cadre institutionnel et social supportant un État-providence plus développé, un droit social plus dense, l’existence de l’Union européenne (qui contraint et protège à la fois). Ensuite, l’économie mondialisée et financiarisée qui permet la sanction des marchés, des taux, des chaînes d’approvisionnement beaucoup plus rapidement. On doit tenir compte également des technologies politiques avec la vitesse de diffusion des réseaux et le microciblage qui n’existaient pas en 1936.

Et pour finir il existe un élément de relative stabilité, la sécurité internationale, car l’Europe de 1936 était au bord de la guerre générale ; aujourd’hui, les risques existent, ils sont européens aussi, mais dans un environnement stratégique très différent du fait des alliances, de la dissuasion nucléaire et de l’ensemble des interdépendances.

Ce qu’on peut raisonnablement craindre par rapport aux années 1930, sans dire “c’est pareil”, c’est une érosion graduelle de l’État de droit, plutôt qu’un basculement brusque ; une politique de boucs émissaires envers les minorités, les étrangers, les “ennemis intérieurs” qui, constatons-le,redevient un réflexe payant ; une fatigue démocratique emportant l’abstention, le cynisme, et l’acceptation du “chef qui tranche” ; des chocs cumulés concernant l’énergie, le climat, la guerre, les migrations, les inégalités, toutes ces choses qui rendent les sociétés plus inflammables.

 

En bref : ce n’est ni identique, ni automatiquement “renouvelable”, mais on retrouve des mécanismes comparables (peurs, polarisation, propagande, recherche d’ordre). La grande différence, c’est que la période 2020/2030 repose sur une plus grande interdépendance et une information beaucoup plus rapide et donc des réponses accélérées.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Gallica (Bibliothèque nationale de France), Retronews (Bibliothèque nationale de France), Archives nationales, Archives de la CGT, Archives PCF, L’Humanité, Le Populaire, Le Temps, Le Figaro, Je suis partout Gringoire, Histoire du Front populaire : Jean Vigreux, Le Front populaire : Serge Berstein et Pierre Milza, Les années trente : Jean-Pierre Azéma, La France des années 1930 : Antoine Prost, Légifrance, Assemblée nationale.

 

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