La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.
La Claudine n’est ni experte ni militante. Mais comme des millions de Français, elle a vu et entendu, ce samedi, la même information répétée à l’envi : une école de filles bombardée en Iran, 85 morts a priori dont 51 élèves, mais les chiffres peuvent évoluer. Cette fois, elle n’a pas changé de chaîne. Parce que derrière les mots de « frappes », de « cibles » et de « sécurité », elle a vu des vies ordinaires brisées. Voilà pourquoi elle parle aujourd’hui : pour rappeler que, derrière les régimes et les stratégies, ce sont toujours les peuples qui paient, pris entre la violence des dictatures et celle des guerres menées en leur nom.
Puis la Claudine a éteint la radio d’un geste lent, presque respectueux, comme on referme une porte derrière un mort. Le silence de la cuisine lui parut soudain trop vaste. Dehors, mars hésitait encore entre l’hiver et le printemps. Un soleil pâle éclairait les façades, les trottoirs humides, les gens pressés. Ici, la vie continuait. Là-bas, d’autres couraient sous les sirènes.
Toute figée dans ses réflexions terribles, la Claudine pensa à ces visages qu’elle ne verra jamais. Comme beaucoup de ses contemporains, de ces amis, elle n’a jamais mis les pieds en Iran. Ni en Irak. Ni en Afganistán Ni en Libye. Ni en Syrie. Ni en terre promise ou presque. Pourtant, ces noms de pays martyrisés par des tyrans, des despotes odieux, vivent en elle comme des blessures anciennes. Parce qu’à chaque fois, c’est la même histoire. Les mêmes promesses. Les mêmes ruines. Les mêmes enfants.
La Claudine n’est ni politologue ni experte. Elle n’a que sa vie simple, son travail, ses courses, ses petits bonheurs. Mais elle a appris à écouter. À lire entre les mots. À ne pas se laisser hypnotiser par les grandes phrases.
Elle appelle ça le syndrome du « double étau », même si elle n’a pas inventé l’expression. Elle en ressent la pression, jusque dans sa poitrine. D’un côté, le régime. De l’autre, les « libérateurs ». Et au milieu, les gens. Toujours les gens.
En son for intérieur, la Claudine imagine une mère à Téhéran. Ou à Bagdad, autrefois. Une femme ordinaire. Qui ne veut pas la révolution, ni la guerre, ni la géopolitique. Qui veut seulement que ses enfants grandissent, tombent amoureux, trouvent du travail, vivent longtemps. Mais le régime, lui, ne voit plus depuis longtemps cette mère. Il voit un danger. Une statistique. Une possible traîtresse…
Alors la peur s’est au fil des décennies organisée. Les arrestations, les disparitions, les exemples. La punition collective. Le message clair : « Si vous bougez, nous frapperons tout le monde. » Et ils ont frappé horriblement fort, alors que le monde ne bougeait pas. La Claudine sait que la terreur n’est pas seulement une violence, c’est un langage… froid, efficace, qui broie les gens et leur apprend à se taire, à courber l’échine.
Elle pense que quand un pouvoir ne vit plus que pour sa survie, il mange son propre pays, son propre peuple, ses propres enfants, il développe aussi la paranoïa des États assiégés. Les écoles deviennent secondaires. Les hôpitaux aussi. L’argent part vers la sécurité, les armes, les milices, les comptes offshore. On fabrique des ennemis pour justifier la peur. On promet le chaos si le chef tombe. « C’est moi ou le déluge. » Combien de peuples ont entendu cette phrase ?
En fermant les yeux, la Claudine revoit des images anciennes. Bagdad. Les statues renversées. Les foules. Les drapeaux. Les cris. Les promesses de démocratie, Kadhafi massacré par la population, les gens visitant l’horrible prison de Saydnaya, et tant d’autres. Puis d’autres surimpressions sur ses pupilles arrivent avec les attentats, les quartiers divisés, les familles déplacées, les réfugiés, les enfants traumatisés. Elle se dit que les cimetières sont trop pleins. Et en elle remonte la vaguelette de son propre espoir, à l’époque. Elle avait voulu croire, elle avait voulu que, pour une fois, cela finisse bien. Elle avait appris la prudence depuis.
Mais ce qui la révolte le plus, ce n’est pas seulement la tyrannie, c’est l’indifférence froide de ceux qui disent venir sauver les peuples, apporter liberté et démocratie. La Claudine n’est pas naïve, elle sait fort bien que les intentions des grandes puissances ne sont jamais pures. Elle sait les intérêts, les alliances, les peurs et la complexité du monde.
Mais elle ne supporte plus les mots qui maquillent la souffrance : « les sanctions ciblées » qui vident les pharmacies, « les frappes chirurgicales » qui plongent les villes dans le noir, « les stratégies nécessaires » qui coupent l’eau et la nourriture. Elle pense aux vieux, aux malades, aux enfants, aux mères, aux femmes cloîtrées dans des règles qui les nient et les tuent. Elle pense à cette violence abstraite, venue du ciel, impersonnelle, sans visage et sans âme, qui tue sans haine et sans regard.
Le pire, pour elle, c’est ce paradoxe cruel : on demande aux peuples de se libérer eux-mêmes, mais on les affaiblit jusqu’à l’épuisement. On leur dit : « Levez-vous. », mais on détruit leurs ponts, leurs usines, leur économie. On leur dit : « Soyez courageux. », mais on ne leur promet rien pour l’après.
La Claudine ressent cela comme une lâcheté collective, un transfert de responsabilité, une façon de dire : « Si vous souffrez, c’est votre faute. Vous n’avez pas été assez courageux. »
Alors que ces peuples vivent sous une double menace : s’ils bougent, ils risquent les massacres internes, s’ils ne bougent pas, ils subissent la guerre extérieure menée par ceux-là même qui les ont affaiblis et maintenus sous le joug de leurs oppresseurs par leurs sanctions toujours renouvelées. Ils sont pris entre deux feux, entre deux logiques qui les déshumanisent. Pour le tyran, ils sont un troupeau. Pour l’assaillant, un dommage collatéral.
Et la Claudine n’idéalise rien. Elle sait que certains régimes étaient ou sont odieux, que certaines interventions ont ou vont empêcher le pire, que le monde n’était pas un conte.
Seulement, elle refuse de choisir entre deux cynismes. Elle refuse de croire que les peuples ne sont que des variables. Elle refuse que l’on parle de démocratie comme d’un outil. Elle refuse que la souffrance devienne une stratégie.
Pourtant, la Claudine n’est pas désespérée, elle connait la force des peuples, leur patience, leur capacité à survivre aux tyrans, aux empires, aux guerres.
Elle connait leur résilience et pense souvent aux femmes qui continuent d’enseigner en secret, aux médecins qui soignent sans médicaments, aux voisins qui partagent le peu qu’ils ont au milieu du dénuement total, aux jeunes qui refusent la haine. Elle croit à ces résistances minuscules, têtues, invisibles. Elle est convaincue que la liberté ne vient pas seulement d’en haut, ni de l’extérieur. Elle pousse lentement, comme une herbe entre les pierres. Mais elle pense aussi que les citoyens des pays en paix ont une responsabilité. Pas celle de juger, pas celle de simplifier, mais celle de regarder vraiment, mais celle d’exiger des dirigeants qu’ils respectent les peuples, pas seulement les intérêts de quelques-uns. La Claudine, elle croit à la lucidité, à la compassion, à l’humanité, à l’empathie mais aussi à la complexité.
Et elle pense sincèrement que l’on peut et que l’on doit refuser à la fois la tyrannie et la guerre.
Ce dimanche, la Claudine a refait un essai en regardant la télévision, un jour sans fin, même programme, pas la fête de la marmotte, non, les bombardements sur l’Iran avec des heures interminables de talk-show mêlant experts, militaires à la retraite, philosophes et exilés.
Pour s’encourager, elle s’est dit que l’histoire est lente, que les tragédies ne sont jamais définitives, que les peuples finissent toujours par reprendre leur voix et que l’espoir n’est pas un sentiment naïf. C’est une décision.
Pour se convaincre qu’elle a raison, elle se répète au fond d’elle cette conviction calme :
« Un jour, les peuples ne seront plus des otages, un jour, ils seront enfin écoutés. »
Et la Claudine se dit que le lundi va venir et que la semaine continuera comme le weekend.
Gilles Desnoix



