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lundi 9 mars 2026 à 05:55

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.



 

Ces jours-ci, elle se dit que, pour comprendre l’actualité mondiale, il est inutile d’ouvrir un journal. Il vaut mieux aller directement à la station-service. Au moins là, vous êtes certaine d’y trouver immédiatement des experts.

 

Il y a d’abord le monsieur très inquiet, qui regarde le prix du carburant comme s’il venait de voir l’annonce de l’apocalypse. « Vous allez voir, ça va monter… ça va monter… avec ce qui se passe en Iran… ». Il dit ça à tout le monde, à la dame derrière lui, au jeune qui attend son tour, peut-être même à la pompe numéro 4. Il le dit comme on ferait une prophétie.

On sent qu’il aimerait presque que quelqu’un lui demande des précisions, histoire de pouvoir développer. Mais même sans question, il développe quand même. Il hausse un peu la voix, il plisse les yeux, il regarde le panneau des prix comme un économiste regarderait la courbe du pétrole à la Bourse de New York.

 

Ensuite, il y a le géopoliticien de la station-service. La Claudine l’aime bien celui-là. Entre deux litres de diesel, il vous explique la situation au Moyen-Orient comme s’il revenait d’une mission diplomatique. « Moi je vous le dis… ça va bloquer le pétrole… on va manquer… ». Il prononce ça avec gravité, comme s’il venait de sortir d’une réunion confidentielle entre chefs d’État. La dame à la pompe voisine acquiesce très sérieusement. Elle était venue pour mettre vingt euros d’essence et elle repart avec une analyse stratégique mondiale.

 

La Claudine n’arrive pas à comprendre certaines personnes qu’elle classe dans les prévoyants pathologiques. Ceux qui font le plein… certes. Mais qui, après avoir regardé autour d’eux, remplissent aussi un jerrican. Parce qu’on ne sait jamais. Enfin… si jamais la guerre arrive jusqu’au rond-point.

On les imagine rentrer à la maison avec un air grave : « J’ai pris mes précautions. ». Comme si le conflit international pouvait se régler à coups de bidons de dix litres. Il y en a même qui secouent la pompe pour grappiller les dernières gouttes, comme si chaque centilitre était devenu un trésor stratégique.

 

Ce spectacle rappelle quelque chose.

Et la Claudine se rappelle bien les feux de palettes, le café réchauffé, les beignets et les sandwichs pris entre copains et copines sur les carrefours, sur la RCEA.
Il y avait du froid, de la fatigue, mais aussi des discussions interminables et parfois même des éclats de rire.

Des moments un peu hors du temps, où l’on refaisait le monde autour d’un brasero improvisé.

Elle se souvient aussi du Covid. Et c’est ambigu dans sa mémoire : à la fois des moments formidables de solidarité… et une telle déception finale. Mais surtout, elle se rappelle comment les gens se ruaient dans les supermarchés pour acheter des montagnes de pâtes, de riz… et surtout de papier toilette. Des caddies entiers et donc des rayons vides, des gens qui regardaient les étagères comme si un cyclone venait de passer. Comme si, face à une pandémie mondiale, la priorité absolue était de protéger… les rouleaux.

 

La Claudine se souvient même de certaines conversations étranges. Des gens qui chuchotaient presque : « Il paraît qu’il n’y en aura plus… » Et voilà, il n’en fallait pas plus, que quelques mots. Et toute une population se transformait en armée de stockeurs.

La Claudine se dit qu’aujourd’hui, c’est pareil. La peur a simplement changé de rayon, elle est sortie du magasin pour gagner la station-service.

Avant, on stockait les pâtes, maintenant, on stocke l’essence.

Mais au fond, ce n’est pas la pénurie qui crée ces scènes. C’est la panique… qui arrive toujours un peu avant.

 

La Claudine, en observant les voitures qui défilent à la station-service, se dit qu’il faudrait presque installer des bancs pour regarder le spectacle tranquillement. Parce qu’il y a toujours quelque chose à voir. Il y a celui qui surveille l’écran de la pompe comme un cardiologue surveille un électrocardiogramme. Chaque chiffre qui apparaît lui arrache un petit soupir « Ah ben voilà… ça grimpe… » alors que la machine affiche à peine quelques euros.

 

Il y a aussi celui qui téléphone pendant qu’il fait le plein. On l’entend expliquer très sérieusement : « Oui, oui… j’en profite… je fais le plein… on ne sait jamais… ». On dirait qu’il participe à une opération militaire. Comme si l’équilibre énergétique de la maison dépendait de cette décision.

Et puis il y a les silencieux. Ceux qui observent les autres d’un air méfiant. Ils regardent les jerricans. Ils regardent les coffres ouverts. Ils regardent les réservoirs. Et parfois, on voit dans leurs yeux naître un doute. « Si les autres stockent… c’est peut-être qu’ils savent quelque chose… »

Et voilà comment commencent les grandes paniques modernes. Personne ne sait vraiment pourquoi, mais tout le monde finit par faire pareil.

 

La Claudine trouve ça fascinant. Parce qu’au fond, les inquiétudes circulent souvent plus vite que les informations. Une rumeur traverse une station-service plus rapidement qu’un journal télévisé. Il suffit d’une phrase « Il paraît que… » et soudain, tout le monde regarde la jauge de sa voiture.

Ce plein qui pouvait attendre demain devient urgent, très urgent, presque vital.

 

La Claudine se dit que si les stations-service pouvaient parler, elles raconteraient des histoires extraordinaires. Elles ont vu passer des générations d’automobilistes, des départs en vacances pleins d’enthousiasme, des familles pressées sur la route du week-end, des retours tardifs avec des enfants endormis sur la banquette arrière. Et maintenant, elles voient passer les inquiétudes, les petites peurs du quotidien.

Celles qui naissent d’un titre d’actualité, d’une conversation ou parfois simplement d’une impression.

 

La Claudine regarde les voitures repartir une à une le plein fait, le jerrican parfois rempli.

Et chacun rentre chez soi avec l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait, d’avoir anticipé, prévu, assuré ses arrières. C’est rassurant, au fond, même si rien n’était vraiment menacé.

Et finalement, la Claudine se dit qu’il y a dans ce pays une ressource qui ne risque jamais de manquer, ni à la pompe, ni au supermarché : c’est l’inquiétude préventive.

Les Français savent très bien la produire eux-mêmes et visiblement, les stocks sont pleins.

 

La Claudine se dit qu’en France, quand il s’agit de prévoir une pénurie, on est toujours très en avance, même parfois plusieurs jours avant qu’elle n’existe.

Et ça, finalement, c’est peut-être notre vraie réserve stratégique nationale, pas le pétrole, mais la panique préventive.

 

Gilles Desnoix

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