La Claudine aime bien le week-end, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Ouf, les élections sont passées. Mince, les guerres continuent. Zut, la dette ne s’est pas autodétruite cette nuit. Bref, on est lundi, et la Claudine a besoin de lâcher du lest, de poser ses valises et de sourire, allez, soyons fous, de rire un peu.
Il faut bien l’admettre, l’époque n’est pas exactement à la franche rigolade. Entre les nouvelles qui tombent comme la pluie fine de novembre et l’impression diffuse que tout part un peu de travers, on aurait vite fait de sombrer dans une morosité bien installée, celle qui colle aux semelles et qui vous suit jusque dans la cuisine.
Mais Claudine, elle, refuse de se laisser engloutir sans rien dire. Elle râle, bien sûr, avec un certain talent, puis elle se reprend, parce qu’elle a compris une chose essentielle : à défaut de pouvoir changer le monde, on peut encore grappiller des petits bonheurs à ras de sol, des plaisirs minuscules mais tenaces, comme des pâquerettes entre deux pavés.
Alors elle cherche, tous azimuts, dans le bassin minier et ailleurs, des raisons de sourire sans avoir à vendre un rein ni télécharger une application. Et elle trouve. Toujours. Par exemple, elle s’est remise à un exercice parfaitement inutile mais profondément satisfaisant : faire des nœuds avec la queue des cerises. Assise près du canal du Centre, elle s’applique, tire la langue, rate un coup sur deux, recommence, et finit par rire toute seule. Rien que pour ça, ça vaut le coup de manger des cerises, mais en saison, enfin, presque.
Dans son quartier, elle a aussi développé une spécialité : l’observation attentive des chiens des autres. Elle ne connaît pas forcément les maîtres, mais les chiens, si. Il y a le labrador surexcité qui vous accueille comme si vous reveniez de quinze ans d’expédition, le petit teckel qui vous regarde avec un mépris digne d’un critique gastronomique, et celui, indéfinissable, qui vous fixe longuement comme s’il hésitait à vous confier un secret sur l’état du monde. Claudine leur parle parfois. Pas trop fort, pour ne pas inquiéter les passants. Mais suffisamment pour entretenir un lien diplomatique.
Le samedi, elle prétend aller au marché “juste pour faire un tour”, ce qui, dans sa langue, signifie rentrer avec du fromage, du saucisson et un gâteau qu’elle n’avait absolument pas prévu. Mais le vrai plaisir n’est pas là, enfin si, un peu quand même, il est dans ces micro-conversations qui n’engagent à rien et qui font du bien : “Il est bon celui-là ?” “Ah ben oui, faut voir…” On ne résout rien, on ne sauve personne, mais on échange deux phrases et ça suffit à remettre un peu d’humain dans la machine.
Elle a aussi perfectionné un art discret : celui de boire son café beaucoup trop lentement. Elle s’assoit, observe les gens qui passent, les pigeons qui complotent (ils complotent, c’est sûr), et les vitrines qui n’ont pas changé depuis 1998. Elle laisse traîner. Elle savoure. Dans un monde qui court partout, prendre son temps devient presque un acte de résistance, une forme douce de désobéissance civile.
Et puis il y a les micro-victoires, celles dont personne ne parle mais que la Claudine célèbre intérieurement avec une dignité admirable : réussir à plier un drap-housse sans crise existentielle, retrouver un billet oublié dans une poche, ou tomber par hasard sur une chanson qui vous transporte immédiatement dans un été ancien, avec chaleur, odeur de crème solaire et espoir intact. Parfois, c’est juste un rayon de soleil sur le canal ou la Bourbince qui fait le travail. Comme quoi, il en faut peu.
Enfin, il y a le sommet, le grand luxe accessible à tous : ne rien faire. Regarder un chat fixer un mur avec une intensité suspecte, suivre la lente dérive des nuages comme s’il y avait une intrigue, écouter le vent sans chercher à comprendre. Claudine appelle ça “regarder la vie sans intervenir”, ce qui, dans sa bouche, sonne presque comme un programme politique.
Alors oui, le monde est peut-être un peu désenchanté, cabossé, bruyant. Mais il reste ces petites comédies discrètes, ces scènes gratuites, sans publicité ni mot de passe. Et la Claudine a tranché : quitte à ne pas pouvoir rire de tout, autant rire de presque rien. C’est plus léger, ça ne règle rien, mais étrangement, ça aide à tenir debout.
Gilles Desnoix



