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lundi 20 avril 2026 à 05:01

Les trolls du quotidien



 

Il y a les grandes catastrophes, les vrais drames, les tempêtes, les crises… et puis il y a les petits embarras du quotidien. Ceux qui ne feront jamais la une, mais qui, mine de rien, vous grignotent la bonne humeur comme une souris dans un paquet de biscuits oublié.

 

Parce que le vrai mystère n’est pas leur existence. Non, le vrai mystère, c’est leur sens du timing. La Claudine ne sait pas pour les autres, mais pour elle c’est ce qui lui occupe l’esprit et le pollue alors qu’elle devrait consacrer son énergie et son temps libre à vaquer et penser à des choses relaxantes et agréables.

Dans le genre, il y a forcément la tartine ne tombe jamais du mauvais côté un dimanche tranquille. Elle choisit le matin où vous êtes déjà en retard.
Le pantalon ne craque pas dans le calme d’un essayage. Il attend le moment stratégique, en public, de préférence.

Et la pluie ? Elle adore les oublis. Elle guette le jour où vous laissez le parapluie à la maison.

 

La Claudine pense que ces petits trolls ont une intelligence sournoise mais tenace et parfois vindicative.

Prenez les supermarchés. Vous choisissez la file la plus courte. Logique. Méthodique. Et pourtant… c’est toujours celle-ci qui bloque. Devant vous, quelqu’un redécouvre l’existence du paiement. Derrière, ça soupire. Et vous, vous remettez en question vos capacités d’analyse.

Ou encore l’imprimante. Vous appuyez sur “imprimer”. Rien, vous râlez, enfin la Claudine râle, vous vérifiez tout, pas de problème visible, tout est branché, tout est prêt. Et soudain, après dix minutes d’efforts et quelques mots que la morale réprouve, la page tant attendue accepte de sortir, mais en double ou avec un texte en symboles inconnus. Voire les deux.

Sans oublier les chaussettes, sujet ô combien rebattu mais astreignant, exaspérant et dérangeant. Ces êtres mystérieux qui entrent dans la machine à laver en couple et en ressortent en célibataires. Où vont-elles ? Existe-t-il un monde parallèle rempli de demi-paires ? La science hésite encore, Montceau News a enquêté sur le sujet.

 

Mais au-delà de cet inventaire, hélas non exhaustif, une question finit par s’imposer à la Claudine, au détour d’un soupir : « Suis-je râleuse de nature… Ou est-ce le monde qui me rend comme ça ? »

Parce que, soyons honnêtes, se dit la Claudine, d’un côté, il y a nous, il y a moi, des personnes pleines de bonne volonté, décidées à vivre une journée normale, fluide, presque agréable. On essaie tous d’être organisés, patients, raisonnables… parfois pendant plusieurs minutes consécutives. Et de l’autre côté, il y a le réel qui improvise, résiste, s’amuse. Il vous envoie un bouchon imprévu, une fermeture éclair capricieuse, un téléphone qui refuse de vous reconnaître, alors que, sauf surprise majeure, vous êtes bien vous-même. Alors forcément… À force, ça use.

Mais si la Claudine pousse un peu l’introspection, oui, ça arrive, il lui faut reconnaître que l’on a tous, et elle en particulier, un certain talent pour râler.

Un vrai sens de la discipline, même. On ne râle pas seulement quand ça va mal, mais aussi par anticipation, pour commenter ou parfois par principe, pour rester en forme.

Et puis il faut dire que ces petits riens ont un point commun, la Claudine en est consciente, ils touchent à quelque chose de très sensible, notre besoin de contrôle.

On aime que les choses soient à leur place. Que les clés soient là où on les a posées. Que les objets fonctionnent quand on leur demande. Que la vie, dans un élan de coopération, suive le plan prévu. Et quand ce n’est pas le cas, même pour une broutille, surtout pour une broutille, cela crée une petite fissure dans notre belle organisation intérieure.

Un lacet qui casse, ce n’est rien, mais un lacet qui casse le matin où vous êtes pressé, c’est déjà une affaire. Un mot de passe refusé, ce n’est pas grave, mais refusé trois fois de suite, avec ce petit message passif-agressif, ça devient personnel. Et ça irrite fortement la Claudine.

Et ces petits ennuis s’accumulent. Un détail, puis un autre, puis un troisième jusqu’à ce moment où l’on lève les yeux au ciel en murmurant : « Mais ce n’est pas possible… »

 

Alors, est-ce le monde ? Où est-ce nous ? Sans doute un peu des deux.

La Claudine pense que le monde fait sa part, c’est évident. Il distribue généreusement les petits désagréments du quotidien, sans concertation.

Les voisins bruyants, la voiture qui ne démarre pas alors que vous allez faire vos courses, ah bon, c’est la batterie qui est à plat ? Fâcheux, rageant, bloquant, mais nous, de notre côté, nous leur donnons parfois une importance qu’ils n’ont pas toujours. Nous les amplifions, nous les laissons s’installer, prendre de la place.

Parce qu’ils sont accessibles, qu’ils sont à portée de réaction et qu’on ne peut pas toujours agir sur les grandes choses… Mais sur une chaussette disparue, là, oui, on peut râler.

La Claudine se dit qu’il faut bien l’admettre : râler, ça soulage. C’est presque un art de vivre. Une ponctuation du quotidien. Une manière de dire « ça pourrait être mieux » sans déclencher une révolution.

Alors faut-il arrêter ? La Claudine pense qu’il faut être raisonnable. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si l’on râle, mais ce que l’on fait de cette râlerie.

Est-ce qu’elle nous enferme dans l’agacement ? Où est-ce qu’elle finit, un peu plus tard, par se transformer en sourire ?

Parce qu’au fond, ces trolls du quotidien,  ceux qui sabotent nos matins et s’invitent sans prévenir,  sont aussi de formidables fournisseurs d’histoires.

La tartine tombée du mauvais côté devient une anecdote. La file d’attente interminable, un récit. L’imprimante récalcitrante, presque une légende.

La Claudine avoue « Alors oui, peut-être que je râle, un peu, souvent, mais peut-être aussi que le monde y met du sien. »

Alors, la Claudine, a trouvé un compromis : « je râle, donc je suis… mais j’essaie d’en rire après. »

Et au fond, tant qu’on peut encore en sourire, même un peu… C’est que les trolls n’ont pas totalement gagné.

 

Gilles Desnoix

 

 

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