La Claudine aime bien le week-end, mais parfois le lundi est le bienvenu.
La Claudine se dit qu’avril tire sa révérence en nous laissant comme souvent un peu décoiffés. Un jour en manches courtes à rêver de barbecue, le lendemain à rallumer le chauffage en grommelant contre un vent à décorner les bœufs du Charolais. C’est ça le printemps d’ici, pas un printemps de carte postale, non, un printemps du bassin minier, avec ses humeurs, ses caprices, ses giboulées et ses promesses. Il faut dire que le soleil a été ardent ces derniers jours et l’attraction du dehors s’est renforcée.
Et puis arrivent les ponts de mai. Ah les ponts… Voilà une invention presque aussi géniale que le pain beurré au petit matin. La Claudine adore le mois de mai, le mois où les semaines ressemblent à du gruyère. On travaille mardi, vaguement mercredi, on hésite jeudi, et vendredi, tout le monde a disparu. Même les horloges semblent lever le pied.
C’est le temps où les tondeuses se remettent à vrombir plus fort que les débats politiques. Où les terrasses se remplissent au premier rayon comme si l’on distribuait du bonheur à la pression. Où l’on se surprend à croire que, finalement, tout pourrait peut-être aller un peu mieux. La Claudine se dit que ce n’est pas du luxe.
Parce que l’actualité, entre nous, elle a le teint gris souris. Elle nous sert des lendemains pas très chantants, des décisions prises à cent lieues d’ici, dans des bureaux où personne ne sait ce qu’est une paie qui finit le 20, un plein d’essence qui fait grimacer ou une facture qui tombe toujours plus lourde que prévu. Les grandes décisions viennent d’ailleurs, mais les petites secousses, elles, c’est ici qu’on les encaisse. La Claudine en a bien conscience, elle voit, elle entend vivre ses concitoyens et elle sait bien où tombent les coups.
Et pourtant, c’est là que le bassin minier vous donne une leçon. Car ici, les gens ont le cuir solide et le cœur têtu. Ça n’a pas commencé hier. Des générations ont appris à tenir, à se serrer les coudes, à rire même quand ça coinçait. On a ça dans la poussière du passé et dans le parler du présent.
La Claudine a cette conviction chevillée au corps : ici, on sait faire face. On peste, bien sûr. On ronchonne avec talent, parfois même avec un certain art, c’est dans l’ADN du Montcellien, de l’habitant du bassin minier. Mais on avance. On se débrouille. On s’entraide. On prête la remorque, le coup de main, le tournevis ou le moral. Car ici, on a cette qualité rare : on ne se raconte pas en héros, on agit sans bruit. Ici existe une noblesse sans décoration, sans élitisme, humble, modeste mais solide et ancestrale, celle de l’âme et du cœur.
On les dit cabossés par la conjoncture ? Peut-être. Mais cabossé n’a jamais voulu dire cassé, se dit la Claudine.
Regardez-les quand viennent les beaux jours : les jardins se réveillent, les marchés reprennent des airs de fête, les parties de pétanque redeviennent presque affaires d’État, les vélos ressortent, les pêcheurs aussi, et soudain on dirait que la vie remet un peu de couleur sur le gris.
L’insouciance printanière n’est pas de la naïveté. C’est une résistance. Faire des projets de week-end quand le monde semble partir en vrille, c’est une forme de courage. Préparer le barbecue malgré la météo qui menace, c’est presque un acte politique. Planter des tomates en avril, en défiant les saints de glace, c’est du panache.
Et puis ces ponts de mai, soyons honnêtes, ils ont quelque chose de subversif. Ils suspendent la course. Ils rappellent qu’il existe autre chose que les tableaux Excel, les annonces alarmantes et les lendemains comptables. Un peu de soleil sur une table dehors, un verre partagé, un éclat de rire… ça ne change peut-être pas le monde, mais ça aide furieusement à le supporter. La Claudine se dit parfois que les experts se trompent de richesse quand ils parlent des territoires. Ils regardent les statistiques quand il faudrait regarder les gens.
Parce que la vraie richesse d’ici, elle est là. Dans cette manière de ne pas plier. Dans cette ironie tendre face aux coups du sort. Dans cette capacité à transformer une galère en anecdote. Dans ce génie discret de continuer.
Les habitants du bassin minier ont traversé bien des secousses ; ils savent que les vents tournent. Alors ils encaissent les bourrasques et profitent des éclaircies. Comme en avril et comme en mai.
Et si le soleil consent à rester deux jours de suite, exploit météorologique validé seulement sous contrôle d’huissier, alors il y aura forcément quelqu’un ici pour sortir la chaise au soleil et dire :
— Finalement, on n’est pas si mal.
Et vous savez quoi ? La Claudine pense qu’il aura raison.
Gilles Desnoix



