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samedi 9 mai 2026 à 05:13

Le vertige des autres



 

 

Il arrive parfois que les cauchemars ne soient pas faits de monstres, de poursuites ou de chutes interminables. Il arrive qu’ils soient faits de réalité. Une réalité tellement immense qu’elle finit par devenir insupportable. Cette nuit-là, le cauchemar était simple. Je regardais par la fenêtre d’un train. Les campagnes défilaient. Les fermes isolées. Les petits villages traversés à pleine vitesse. Les lotissements à la périphérie des bourgs. Des maisons avec des volets fermés, des jardins, des hangars, des chiens qui aboient derrière des grillages, des silhouettes dans des cuisines éclairées. Et soudain cette évidence : toutes ces maisons contiennent des vies. Des milliers et des milliers de vies. Des gens qui existent complètement indépendamment de moi. Des gens qui ne me connaissent pas. Que je ne connaîtrai jamais.

Et à cet instant revenaient presque malgré moi quelques mots de Georges Brassens :

« Je veux dédier ce poème, À toutes les femmes qu’on aime, Pendant quelques instants secrets, À celles qu’on connaît à peine, Qu’un destin différent entraîne, et qu’on ne retrouve jamais. À celle qu’on voit apparaître, Une seconde à sa fenêtre, Et qui, preste, s’évanouit, Mais dont la svelte silhouette, Est si gracieuse et fluette, Qu’on en demeure épanoui. »

Des familles qui ont leurs habitudes, leurs disputes, leurs souvenirs de vacances, leurs morts, leurs secrets, leurs repas du dimanche, leurs photographies oubliées dans des tiroirs. Des enfants qui grandissent dans des chambres où je ne mettrai jamais les pieds. Des vieillards qui regardent le journal télévisé chaque soir à la même heure. Des couples qui se déchirent. D’autres qui s’aiment encore après quarante ans. Et moi, traversant cela sans jamais y entrer. Le cauchemar venait de là. De cette prolifération humaine. Pourquoi une telle multitude ? Pourquoi tant d’existences parallèles alors qu’il est déjà si difficile de vivre à quelques-uns ? Pourquoi créer des milliards d’êtres humains, tous enfermés dans leur sphère intime, dans leurs inquiétudes, dans leurs routines, dans leurs espoirs minuscules ? Depuis toujours, les philosophes et les sociologues tournent autour de cette question. Hannah Arendt parlait de la « pluralité humaine ». Pour elle, le monde n’existe que parce qu’il est peuplé d’êtres différents les uns des autres. Aucun homme n’est interchangeable. Nous sommes semblables, mais jamais identiques. C’est une belle idée sur le papier. Mais vue depuis un train, à trois heures du matin dans un demi-sommeil, elle devient vertigineuse. Car la vérité, c’est que nous sommes incapables d’embrasser cette multitude. Nous pouvons aimer quelques personnes. Comprendre quelques destins. Partager quelques intimités. Mais le reste ? Le reste est inaccessible. Des océans de vies humaines dont nous ne saurons rien. Le sociologue Georg Simmel expliquait déjà que les sociétés modernes confrontent l’individu à une quantité gigantesque de visages, d’informations et d’existences, au point qu’il finit par se protéger émotionnellement. Sinon, il deviendrait fou. Peut-être est-ce cela que le cauchemar a fait tomber : cette protection. Pendant quelques minutes, je n’étais plus protégé. Je voyais réellement les autres. Pas comme une abstraction. Pas comme « les gens ». Mais comme une infinité d’univers autonomes. Et derrière cela surgissait une autre question. Le but. Quel est le but de tout cela ? Pourquoi cette immense mécanique humaine ? Pourquoi des villages entiers, des rues entières, des générations entières qui naissent, travaillent, vieillissent et disparaissent sans laisser autre chose que quelques souvenirs dans la mémoire de proches eux-mêmes condamnés à disparaître ? L’historien Philippe Ariès rappelait que pendant des siècles, les hommes vivaient dans des communautés réduites où chacun connaissait presque tout le monde. Aujourd’hui, nous coexistons avec des milliers d’inconnus permanents. Le monde moderne a agrandi l’humanité au point de rendre l’autre presque irréel. Pourtant, cet autre existe autant que nous. C’est peut-être cela qui est le plus troublant. Chaque fenêtre éclairée aperçue depuis un train contient une conscience qui se pense centrale, exactement comme nous nous pensons centraux. Dans chaque maison, quelqu’un croit être « lui-même », quelqu’un ressent sa douleur comme unique, son amour comme unique, sa peur comme unique. Et pourtant tout cela se répète partout. Des milliers de fois. Des millions de fois. Les existentialistes auraient répondu qu’il n’existe probablement pas de « but » donné à l’avance. Albert Camus parlait de l’absurde : ce moment où l’homme réclame un sens global au monde et où le monde ne répond pas. Le silence du monde. C’est peut-être ce silence que l’on entend dans certains cauchemars. Mais Camus ajoutait autre chose : ce silence ne condamne pas forcément au désespoir. Il oblige simplement l’homme à fabriquer lui-même du sens. Alors peut-être que le but n’est pas caché quelque part dans une vérité inaccessible. Peut-être qu’il réside dans ces petites choses invisibles aperçues au loin. Une table dressée. Une lumière dans une cuisine. Un enfant qui dort. Une vieille femme qui attend un appel. Un agriculteur qui ferme son hangar avant la nuit. Un couple qui discute à voix basse. Peut-être que l’humanité tient uniquement grâce à cela. Grâce à des milliards de minuscules centres du monde qui ignorent presque tout les uns des autres mais continuent malgré tout à vivre simultanément.

Le cauchemar, finalement, n’était peut-être pas la multitude. Le cauchemar était de comprendre soudain qu’elle est réelle.

Mais une autre question demeure. Les autres pensent-ils ainsi ? Éprouvent-ils eux aussi ce vertige de l’altérité ? Ou bien certains traversent-ils l’existence sans jamais ressentir cette secousse intérieure face à la multitude humaine ? Et si oui, qu’est-ce que cela dit de nous ? Les philosophes ont souvent distingué deux manières d’habiter le monde. Il y a ceux qui vivent dans le mouvement naturel de l’existence. Ceux qui travaillent, élèvent leurs enfants, avancent dans les jours sans s’arrêter longuement sur l’étrangeté du fait même d’exister parmi des milliards d’autres humains. Et puis il y a ceux qui, parfois, sortent brutalement du flux ordinaire. Comme s’ils regardaient soudain l’humanité de très loin. Comme s’ils devenaient spectateurs de la condition humaine. Martin Heidegger parlait du « On » : cette manière qu’ont la plupart des hommes de vivre dans les habitudes communes, les rythmes sociaux, les évidences quotidiennes. Non pas par faiblesse intellectuelle. Mais parce qu’il faut bien vivre. Parce qu’une conscience perpétuellement confrontée au vertige métaphysique deviendrait probablement incapable d’agir. Georg Simmel disait déjà que l’homme moderne se protège émotionnellement contre l’excès de visages, de destins et d’informations. Sinon, il deviendrait fou. Peut-être que ceux qui ne ressentent pas ce vertige possèdent simplement cette protection plus solidement installée. Et peut-être qu’ils ont raison. Car il existe un danger dans l’excès de lucidité. À force de contempler le monde de l’extérieur, on peut finir par ne plus réussir à l’habiter. Arthur Schopenhauer, puis Emil Cioran, ont longuement décrit cette fatigue d’exister propre aux consciences qui analysent tout, observent tout, questionnent tout. Mais ce vertige n’est pas nouveau. Il ne date pas d’Internet ni même des sociétés modernes. Dans l’Antiquité déjà, Marc Aurèle contemplait les foules humaines comme des générations éphémères traversant un monde immense avant de disparaître presque sans traces. Blaise Pascal, plus tard, parlera du « silence éternel de ces espaces infinis » qui l’effraie. Ce n’est pas exactement la multitude humaine, mais c’est le même effondrement du sentiment de centralité. L’homme découvre soudain qu’il n’est presque rien dans une immensité qui le dépasse. La différence, aujourd’hui, c’est peut-être l’échelle. Un paysan du Moyen Âge connaissait quelques dizaines de personnes. Nous, en quelques heures de trajet, nous apercevons des milliers de maisons. En quelques minutes sur Internet, nous croisons des millions d’existences. Notre époque expose sans cesse l’individu à la masse humaine. Et notre cerveau n’a probablement pas été construit pour intégrer émotionnellement cette immensité. Alors parfois, au détour d’un train traversant la campagne, quelque chose cède. La protection tombe. Et l’on voit soudain ce que l’on ne voulait pas vraiment voir. L’humanité. Non pas comme une idée abstraite. Mais comme une multitude réelle, infiniment dense, infiniment étrangère, infiniment vivante.

Et puis le train finit toujours par entrer en gare. On descend avec son sac, ses habitudes, ses rendez-vous, ses courses à faire et ses factures en retard. Le vertige se dissipe un peu.

Les autres redeviennent « les autres », le voisin qui tond sa pelouse, la caissière du supermarché, le conducteur coincé derrière un tracteur, la silhouette derrière une fenêtre éclairée au loin. Des milliards de vies parallèles continuent silencieusement leur chemin sans nous attendre.

Et peut-être est-ce mieux ainsi.

Car si nous devions réellement ressentir chaque existence humaine dans toute sa profondeur, il deviendrait probablement impossible de faire cuire des pâtes, sortir les poubelles ou remplir sa déclaration d’impôts.

L’humanité entière finirait en arrêt maladie métaphysique.

 

Gilles Desnoix

 

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