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samedi 13 juin 2026 à 05:33

Pourquoi relire ?



 

 

Vous connaissez sans doute ce lecteur qui lit et relit pour la troisième ou la quatrième fois le même roman alors qu’une pile de livres encore inconnus l’attend sur sa table de nuit. Peut-être êtes-vous ce lecteur. Cette habitude surprend parfois, amuse souvent et suscite presque toujours la même question : pourquoi revenir aux mêmes pages quand l’offre de lecture n’a jamais été aussi abondante ? À Montceau News, où les grands lecteurs sont nombreux au sein de la rédaction, le débat est revenu plus d’une fois autour d’un café ou d’un article. Nous avons donc enquêté sur ce phénomène étonnant qui passionne autant les écrivains que les psychologues, les sociologues et les philosophes. Oui, l’affirmation est solide, à condition de la formuler avec nuance : le texte matériel ne change pas, mais l’expérience de lecture change, parce que mémoire, âge, affects, attentes, culture et identité du lecteur changent.

Pourquoi relisons-nous certains livres ?

Ce que la psychologie, la sociologie et la littérature révèlent sur un étrange comportement de lecteur

Des milliers de nouveaux livres paraissent chaque semaine. Les librairies débordent de nouveautés, les éditeurs publient sans cesse de nouveaux auteurs, et pourtant un phénomène discret traverse toutes les générations de lecteurs : la relecture.

Certains romans nous accompagnent toute une vie. Nous les avons lus à quinze ans, puis à trente ans, puis à cinquante ans. Nous connaissons parfois l’intrigue par cœur, nous savons comment l’histoire se termine, et pourtant nous revenons vers eux. Mieux encore : chaque lecture nous semble différente.

Pourquoi relire un livre alors que tant d’autres attendent encore sur nos étagères ?

Cette question, en apparence anodine, intéresse depuis longtemps les écrivains, les psychologues, les sociologues et les philosophes. Leurs travaux convergent vers une idée simple : nous ne relisons jamais le même livre parce que nous ne sommes jamais tout à fait la même personne.

Un phénomène beaucoup plus fréquent qu’on ne l’imagine

La relecture est loin d’être marginale. Selon une enquête menée au Royaume-Uni par la Reading Agency, plus de la moitié des lecteurs interrogés avaient relu au moins un livre au cours des douze derniers mois. Chez les jeunes adultes de 18 à 24 ans, cette proportion atteignait même 61 %. Les trois quarts des personnes interrogées déclaraient que la relecture leur procurait du plaisir, du réconfort ou un sentiment de bien-être. Ces chiffres sont surprenants dans une époque caractérisée par une offre culturelle presque illimitée. Alors que jamais autant de livres n’ont été disponibles, une grande partie des lecteurs continue à revenir vers quelques œuvres familières. Ce paradoxe est précisément ce qui intrigue les chercheurs.

Le livre ne change pas, mais le lecteur change.

Les spécialistes de la réception littéraire ont été parmi les premiers à théoriser ce phénomène.

Les universitaires allemands Hans Robert Jauss et Wolfgang Iser ont montré que le sens d’un texte ne réside pas uniquement dans les mots écrits. Il naît de la rencontre entre une œuvre et un lecteur donné, à un moment donné de son existence. Chaque lecteur possède ce que Jauss appelle un « horizon d’attente » : un ensemble d’expériences, de connaissances, de valeurs et de souvenirs qui orientent sa compréhension du texte. À quinze ans, nous sommes attirés par l’aventure, l’identification aux héros ou les émotions immédiates. À trente ans, nous percevons davantage les choix, les responsabilités ou les conflits intérieurs des personnages. À cinquante ans, nous comprenons parfois leurs regrets, leurs renoncements ou leur rapport au temps.

Le texte est identique. Pourtant, le livre semble différent parce que le lecteur a changé.

Ce que les écrivains disent de la relecture

Bien avant les chercheurs, les écrivains avaient observé ce phénomène. L’écrivain italien Italo Calvino proposait une définition devenue célèbre : « Un classique est un livre dont on dit généralement : je le relis, et non : je le lis. » Pour Calvino, les grandes œuvres sont inépuisables. Elles ne livrent jamais tout leur contenu en une seule lecture. Chaque retour vers elles révèle de nouvelles significations. Le romancier Vladimir Nabokov allait encore plus loin. Selon lui, la première lecture sert principalement à découvrir l’histoire. Ce n’est qu’à la deuxième ou à la troisième lecture que l’on peut réellement apprécier l’architecture du texte, les détails, les symboles et le travail du style. Autrement dit, la première lecture répond à la question : « Que va-t-il se passer ? » La relecture répond à une autre question : « Comment cela a-t-il été écrit ? »

La psychologie : retrouver une émotion familière

Les psychologues ont étudié ce qu’ils appellent parfois la « reconsommation culturelle » : le fait de revoir un film, réécouter une musique ou relire un livre déjà connu. Les travaux des chercheurs Cristel Russell et Sidney Levy montrent que ces comportements remplissent une fonction importante : ils contribuent à maintenir une continuité de l’identité personnelle. Nous ne revenons pas seulement vers une œuvre. Nous revenons aussi vers la personne que nous étions lorsque nous l’avons découverte. Une étude publiée dans la littérature scientifique a montré que relire un livre favori génère davantage de nostalgie, de sentiment de proximité émotionnelle et de confort psychologique que la découverte d’un ouvrage inconnu. Le plaisir ne vient donc plus de la surprise mais de la familiarité. Nous savons déjà ce qui va arriver.

Mais nous voulons retrouver ce que cette histoire nous fait ressentir.

Les sociologues : des livres qui deviennent des repères biographiques

Pour les sociologues de la culture, certains livres finissent par occuper une place comparable à celle des lieux ou des souvenirs importants de notre existence. Ils deviennent des marqueurs biographiques. Relire « Le Petit Prince », « L’Étranger », « Orgueil et Préjugés » ou « Le Seigneur des Anneaux » ne consiste pas seulement à retrouver un récit. Cela revient souvent à retrouver une période de sa vie. Le livre agit alors comme une capsule temporelle. Il conserve une trace de nos émotions passées et nous permet de mesurer le chemin parcouru. La relecture devient une comparaison silencieuse entre plusieurs versions de nous-mêmes.

Les philosophes : l’identité comme récit

Cette idée rejoint les travaux du philosophe Paul Ricœur pour qui les êtres humains construisent leur identité à travers les récits qu’ils produisent sur leur propre existence. Il parle d’« identité narrative ». Nous ne sommes pas seulement une succession d’événements biologiques ou sociaux. Nous sommes aussi l’histoire que nous racontons sur notre vie. Dans cette perspective, la relecture joue un rôle particulier. Elle permet de confronter le récit proposé par l’œuvre au récit que nous faisons de nous-mêmes. En rouvrant un roman vingt ans plus tard, nous ne comparons pas seulement deux lectures, nous comparons deux personnes.

Ce que la relecture révèle du pouvoir de la littérature

Si nous recherchions uniquement de l’information, relire n’aurait guère de sens. Une fois l’intrigue connue, le livre aurait rempli sa fonction. Or ce n’est manifestement pas le cas. La relecture montre que la littérature n’est pas seulement un moyen de transmettre des informations ou des histoires. Elle est aussi un outil de réflexion sur soi-même. Les grands livres survivent parce qu’ils sont capables d’accompagner plusieurs âges de la vie. Ils parlent différemment à l’adolescent, au jeune adulte, au parent, au retraité. Ils contiennent davantage que ce qu’un lecteur peut saisir lors d’une seule rencontre. C’est peut-être là la meilleure définition d’un classique, non, pas un livre ancien ou célèbre, mais un livre suffisamment riche pour accueillir successivement plusieurs versions d’un même lecteur.

Relire pour se retrouver

À première vue, la relecture semble défier la logique de la nouveauté qui domine notre époque.

Pourquoi revenir vers ce que l’on connaît déjà ? Les recherches en psychologie, en sociologie et en littérature suggèrent une réponse : parce que nous ne cherchons pas seulement à découvrir le monde. Nous cherchons aussi à nous comprendre nous-mêmes. Relire un livre aimé n’est donc pas une répétition.

C’est une rencontre renouvelée. Le texte demeure identique, mais le lecteur se transforme.

Et chaque relecture devient alors moins une exploration du livre qu’une exploration de soi-même.

Au fond, relire n’est peut-être qu’une manière élégante de vérifier ce que le temps a fait de nous.

Et si cela se termine, comme souvent, par quelques chapitres lus sous la couette jusqu’à une heure indécente, le librocubiculariste assumera une fois de plus son incurable faiblesse : il connaît déjà la fin, mais il tourne quand même les pages.

 

Gilles Desnoix

 

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