Relire, ralentir, comprendre : le véritable luxe de notre temps ?
Cette phrase attribuée à Antoine de Saint-Exupéry traverse les décennies sans perdre de sa force. Dans Terre des hommes comme dans une grande partie de son œuvre, l’écrivain-aviateur ne s’intéresse pas tant aux événements qu’à ce qu’ils révèlent des liens entre les êtres. Ses souvenirs de vol, ses rencontres ou ses traversées du désert ne prennent leur pleine signification qu’à distance, lorsqu’ils sont revisités par la mémoire.
C’est peut-être pourquoi, en relisant ma phrase du 1ᵉʳ article, je trouve qu’elle résonne aujourd’hui avec une particulière justesse : « Et si nous relisons parfois un livre, une époque ou bien un souvenir, ce n’est pas seulement pour retrouver ce que nous étions, non, c’est aussi pour découvrir, une fois encore, ce qui nous relie aux autres. »
Cette idée mérite qu’on s’y attarde, car relire n’est jamais revenir en arrière. Nous ne relisons jamais exactement le même livre, pas plus que nous ne revivons exactement le même souvenir. Entre deux lectures, entre deux regards portés sur une même époque de notre vie, l’expérience s’est accumulée. Nous avons changé, le passé aussi, en quelque sorte, a changé de signification.
La mémoire ne sert donc pas seulement à conserver, elle sert à comprendre, à transformer une expérience individuelle en expérience partagée. Elle nous rappelle que ce que nous avons vécu seuls rejoint souvent ce que d’autres ont éprouvé avant nous ou éprouveront après nous.
Et se joue toujours la compétition interne entre le temps court contre le temps long.
Cette réflexion conduit naturellement à une autre formule. « Ralentir est devenu un luxe. ». L’expression semble frappée au coin du bon sens, et pourtant elle interroge et elle mérite d’être interrogée aussi. Nos journées sont remplies d’obligations, d’informations, de notifications et d’urgences réelles ou supposées. Nous courons après le temps tout en disposant d’outils censés nous en faire gagner.
Cette formule mérite d’être interrogée car le véritable enjeu n’est peut-être pas le ralentissement lui-même mais notre rapport au temps. Nos sociétés valorisent l’immédiat : l’information instantanée, la réaction rapide, la réponse immédiate. Pourtant, certaines dimensions essentielles de l’existence humaine obéissent à une logique différente. Comprendre, apprendre, aimer, transmettre ou se souvenir relèvent du temps long. Ces expériences demandent de la durée, de la maturation, parfois même des détours.
Le philosophe Henri Bergson appelait cela la « durée », ce temps vécu qui ne se mesure pas uniquement en minutes ou en heures, mais en expériences assimilées et transformées en compréhension.
Et apprendre est le mortier de l’expérience et de la compréhension, cela s’avère une nécessité du vivant.
Cette importance du temps long n’est pas seulement une intuition philosophique en ce qu’elle trouve également un écho dans les sciences contemporaines. Selon certains chercheurs en biologie théorique et en astrobiologie, l’une des caractéristiques fondamentales du vivant est sa capacité à apprendre. Apprendre signifie mémoriser une expérience passée afin de mieux répondre aux situations futures. En d’autres termes, comprendre précède souvent l’adaptation.
Or apprendre exige du temps parce qu’il faut du temps pour observer, pour comparer, pour interpréter, pour relire les événements de sa propre existence et en tirer des enseignements. Une vie humaine ne se construit pas uniquement dans l’action mais également dans la réflexion sur l’action. Cette idée rejoint une intuition ancienne d’Aristote qui considérait que le loisir, la scholè, n’était pas un temps perdu mais la condition même de la pensée. Le mot qui a donné naissance à notre terme « école » désignait précisément ce temps libéré des urgences matérielles, consacré à l’étude et à la compréhension.
Si notre rapport au temps et surtout à sa maîtrise s’apparentent à un luxe, qu’est-ce que ce dernier ?
La question est bien de savoir ce que nous entendons réellement par « luxe ». Dans son sens courant, le luxe désigne ce qui dépasse le nécessaire. Mais cette définition semble trop étroite. Car certaines réalités immatérielles sont plus précieuses que bien des richesses matérielles. Le luxe pourrait être défini autrement, comme la capacité de disposer de soi-même, de disposer de son temps, de choisir son rythme, d’orienter son attention, de conserver une marge de liberté face aux contraintes qui s’exercent sur nous. Cette définition rejoint la pensée de Baruch Spinoza pour qui la liberté ne consiste pas à agir selon ses impulsions immédiates. Elle réside dans la compréhension des causes qui nous déterminent et plus nous comprenons le monde et nous-mêmes, plus nous devenons capables d’agir en accord avec notre propre nature. Le véritable luxe serait alors moins l’accumulation de biens que la maîtrise relative de son existence. Il s’agit là, non pas d’une indépendance absolue, sans doute impossible, mais de la possibilité de transformer son expérience en connaissance et sa connaissance en liberté.
Et du fait des évolutions sociétales et du rythme du monde en général, il s’agit d’une rareté contemporaine.
Cette question est d’autant plus importante que de nombreux penseurs contemporains constatent une accélération générale de nos sociétés. La philosophe Hannah Arendt mettait déjà en garde contre un monde où les impératifs de production occupent tout l’horizon de l’existence. Plus récemment, le sociologue Hartmut Rosa a décrit une société de l’accélération permanente dans laquelle les progrès techniques ne libèrent pas du temps mais contribuent souvent à accroître le sentiment d’urgence, qui est à la fois chronophage et annihilateur du cours du temps. Dans un tel contexte, ce qui devient rare n’est pas le besoin de ralentir, mais ce besoin demeure profondément humain et ce qui devient rare, c’est la possibilité concrète de le satisfaire. Pouvoir lire sans urgence, réfléchir sans objectif immédiat, revisiter ses souvenirs, entretenir des relations qui ne soient pas dictées par l’utilité ou l’efficacité, toutes ces activités semblent parfois reléguées à la marge alors qu’elles participent directement à notre équilibre et à notre compréhension du monde.
À ce niveau de la réflexion apparaît une question ouverte.
Peut-être faut-il alors renverser la formule initiale. Ralentir n’est pas un luxe, c’est une nécessité du vivant, une condition de l’apprentissage, de l’attention et de la liberté. Ce qui devient luxueux aujourd’hui, c’est la possibilité de reprendre possession du temps nécessaire à cette lente élaboration de soi. Le véritable luxe n’est peut-être ni dans les objets rares ni dans les privilèges visibles, mais dans la capacité à habiter pleinement sa propre existence.
Relire un livre., revisiter un souvenir, repenser une époque de sa vie, toutes ces démarches relèvent finalement d’une même ambition : comprendre un peu mieux ce que nous avons vécu, ce que nous sommes devenus et ce qui, au-delà des années, continue de nous relier aux autres. Une société capable d’offrir ce temps de compréhension à chacun ne serait sans doute pas une société ralentie, mais peut-être simplement une société plus humaine.
Gilles Desnoix
* Troisième volet dû aux remarques et commentaires de haut niveau de Reveur.357 et d’Éric Mény



