Les archives : la mémoire des hommes, le miroir des civilisations
Une civilisation ne se reconnaît pas seulement à ce qu’elle construit. Elle se reconnaît peut-être davantage encore à ce qu’elle refuse de laisser disparaître. La question intéresse nos lecteurs, la ville de Montceau dispose d’un excellent service d’archives, il fallait creuser le sujet.
Depuis que l’homme grave des signes sur la pierre, dessine sur les parois des grottes, rédige des tablettes d’argile, copie des manuscrits, imprime des livres, photographie son époque ou stocke des milliards de données numériques, une même obsession traverse les siècles : laisser une trace. Comme si l’humanité savait intuitivement qu’une société qui oublie finit toujours par se perdre.
Car au fond, qu’est-ce qu’une archive ?
La réponse juridique est simple. En France, les archives désignent l’ensemble des documents, quels qu’en soient le support, la date ou la forme, produits ou reçus dans le cadre d’une activité publique ou privée. Une délibération municipale, un acte de naissance, un courrier, une photographie, un plan d’architecte, un courriel, une base de données informatique, une vidéo ou un message numérique sont autant d’archives.
Mais cette définition ne dit presque rien de leur véritable nature.
Les archives ne sont pas des vieux papiers, elles sont la mémoire organisée des sociétés. Elles racontent ce qui a été fait, décidé, construit, aimé, détruit, imaginé ou simplement vécu, elles sont les preuves de nos droits, de nos erreurs, de nos réussites, de nos conflits et de nos réconciliations. Ainsi, elles permettent à un citoyen de retrouver un titre de propriété, à un magistrat d’établir une vérité, à un chercheur de comprendre une époque, à une famille de retrouver ses racines ou à un élu de savoir pourquoi une décision a été prise cinquante ans auparavant.
Les archives ne servent donc pas seulement à regarder derrière nous, elles permettent d’avancer. Une société qui ne conserve rien recommence sans cesse les mêmes erreurs et de même une société qui conserve tout sans jamais l’interroger finit prisonnière de son passé.
Les archives sont cet équilibre fragile entre mémoire et mouvement. Ce ne sont ni un musée figé ni un culte du passé, mais une conversation permanente entre les générations.
Pourquoi archivons-nous ? Voilà sans doute la véritable question. Pourquoi l’homme éprouve-t-il depuis des millénaires ce besoin presque irrépressible de conserver des traces ? Les animaux laissent parfois des marques. L’homme, lui, laisse des témoignages. Pourquoi ? Parce qu’il sait que le temps efface, que les témoins disparaissent, que la mémoire individuelle meurt avec ceux qui la portent. L’archive devient alors une mémoire collective capable de survivre aux individus.
Elle est un acte de confiance adressé à ceux qui viendront après nous.
Celui qui écrit un registre paroissial au XVIIᵉ siècle, celui qui photographie une rue en 1900, celui qui rédige aujourd’hui un procès-verbal de conseil municipal ou sauvegarde une base de données informatique ne travaille pas seulement pour son époque. Sans toujours le savoir, il travaille pour des hommes et des femmes qui ne sont pas encore nés.
L’archive est ainsi l’un des rares objets fabriqués par une génération principalement pour les suivantes. Elle constitue un pacte silencieux entre les morts, les vivants et ceux qui naîtront demain.
Les archives disent ce que nous sommes. Ce que nous conservons parle souvent davantage de nous que ce que nous produisons. Chaque société choisit, consciemment ou non, ce qu’elle juge digne de traverser le temps. Pendant longtemps, les archives racontaient surtout les rois, les guerres, les traités, les grandes familles ou les institutions. Aujourd’hui, elles recueillent aussi les correspondances anonymes, les témoignages ouvriers, les archives associatives, les photographies familiales, les affiches, les enregistrements sonores, les films amateurs, les sites internet et même les réseaux sociaux. Ce changement raconte une évolution profonde de notre regard. Nous avons compris que l’Histoire n’est pas seulement celle des puissants. Elle est aussi celle des vies ordinaires.
Une mémoire, certes, mais aussi un pouvoir. L’archive n’est pourtant jamais complètement neutre. Le philosophe Jacques Derrida l’avait montré dans son ouvrage Mal d’archive : archiver, c’est aussi choisir. Conserver certaines traces plutôt que d’autres revient toujours, d’une certaine manière, à construire un récit. Qui décide de ce qui mérite d’être conservé, de ce qui pourra être consulté, de ce qui restera secret pendant cinquante, soixante-quinze ou cent ans ? Les débats autour des archives de guerre, de la colonisation, des services de renseignement ou des grandes affaires judiciaires montrent que les archives ne sont pas seulement des documents anciens, elles sont un enjeu démocratique. Une démocratie forte accepte que son passé puisse être interrogé.
Qui sont ces artisans silencieux de notre mémoire ? Derrière cette immense mémoire collective travaillent des femmes et des hommes dont le grand public connaît rarement le nom : les archivistes. Leur mission paraît simple, elle est en réalité immense. Il leur faut collecter, trier, classer, restaurer, numériser, conserver, communiquer, protéger, mais surtout comprendre. Car il faut sans doute bien davantage qu’une formation universitaire pour devenir archiviste. Il faut une disposition d’esprit particulière, une patience peu commune, une curiosité presque sans limite et cette étrange passion qui consiste à consacrer sa vie à retrouver les traces laissées par celles des autres.
Pourquoi passer des semaines à rechercher un registre oublié, à explorer les sous-sols d’une mairie, ou les réserves d’un musée, les greniers d’une abbaye, les cartons abandonnés d’une usine qui ferme ou les disques durs d’une administration dont les données risquent de disparaître avec une technologie devenue obsolète ? Parce que l’archiviste ne cherche jamais seulement un document, il cherche une absence. Chaque pièce retrouvée referme une lacune dans notre compréhension du monde, chaque lettre, chaque photographie, chaque plan, chaque cahier, chaque délibération restitue un fragment de vie. Cette passion conduit les archivistes là où personne ne les attend. Ils interviennent souvent avant les démolitions, après les catastrophes, lors des successions, des fermetures d’entreprises, des réorganisations administratives ou des grands chantiers de numérisation. Ils savent que la mémoire disparaît rarement dans les grands événements, non, elle se perd le plus souvent dans l’indifférence.
Ils développent ainsi une qualité rare, c’est celle de voir l’importance de ce que les autres ne remarquent même plus, là où beaucoup ne distinguent qu’une pile de vieux papiers, eux discernent déjà les matériaux de l’Histoire. Ils travaillent presque toujours dans l’ombre, pourtant, sans eux, les historiens, les journalistes, les chercheurs, les généalogistes, les magistrats, les élus ou les citoyens seraient privés de la matière première de leurs travaux.
Ils ne recherchent pas la lumière, ils la rendent possible. Ils ne racontent pas eux-mêmes l’Histoire, ils permettent à tous les autres de l’écrire.
Le père de cette conception moderne est l’archiviste français Natalis de Wailly. En formulant en 1841 le principe du respect des fonds, il révolutionne durablement la profession. Son idée est simple mais fondamentale : les archives doivent être conservées selon leur origine, sans être mélangées ou reclassées artificiellement. Et c’est essentiel, car un document isolé perd une partie de son sens et c’est l’ensemble auquel il appartient qui lui donne sa véritable valeur. Ce principe est devenu le socle de l’archivistique moderne dans le monde entier. Plus qu’une méthode de classement, Natalis de Wailly a légué une véritable éthique : respecter la cohérence de la mémoire et ne jamais imposer au passé les catégories du présent.
Connaître le passé pour comprendre le présent. L’historien Marc Bloch écrivait cette phrase devenue célèbre : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. » Cette intuition résume probablement toute la raison d’être des archives. Comprendre notre ville, notre famille, notre pays, notre langue, nos réussites, nos erreurs, nos fractures, nos réconciliations. Tout cela suppose d’avoir conservé des traces. Sans archives, il ne resterait que les souvenirs et ces derniers sont indispensables, mais ils sont fragiles, ils sélectionnent, ils transforment, ils oublient. Les archives ne remplacent pas la mémoire, elles la complètent, la confrontent, lui donnent une profondeur que le souvenir seul ne peut offrir.
D’où venons-nous pour savoir où aller ? Au fond, les archives ne parlent jamais uniquement du passé, elles parlent de notre avenir car toute société a besoin de savoir d’où elle vient pour décider où elle souhaite aller. C’est vrai d’une nation, d’une commune, d’une famille, d’une entreprise et de chacun d’entre nous.
Nous conservons les photographies de nos parents, les lettres de nos grands-parents, les dessins de nos enfants, les journaux intimes, les diplômes ou les actes de naissance parce que nous cherchons tous, consciemment ou non, à inscrire notre existence dans une histoire plus vaste que nous-mêmes. Les archives répondent finalement à une inquiétude profondément humaine qui est : comment continuer d’exister lorsque nous ne serons plus là ?
Elles apportent une réponse simple et magnifique en ce sens que nous disparaissons, mais grâce à elles nos traces, elles, peuvent continuer à parler.
Et tant qu’une société prendra soin de celles et ceux qui, dans le silence des magasins d’archives, des bibliothèques ou des centres de conservation, veillent sur cette mémoire commune, elle conservera bien davantage que des documents, elle conservera ce qui fait la continuité d’une civilisation : la capacité de transmettre, de comprendre et, peut-être, de devenir un peu plus sage en apprenant de ceux qui nous ont précédés.
Gilles Desnoix



