Le banc des remplaçants de la Claudine
La Claudine bronze toujours quelque part. Enfin… si elle trouve une chaise longue libre. Pendant ce temps, les remplaçants poursuivent leur tournée. Aujourd’hui, direction le marché, pas pour acheter, pour écouter. Car Ginette est persuadée qu’un marché est le plus beau réseau social jamais inventé. Et celui-là fonctionne même quand la connexion tombe.
Je m’appelle Ginette, enfin, Virginie sur mes papiers. Mais personne ne m’appelle comme ça. Même moi, j’ai parfois un doute. Le mardi et le samedi matin, inutile de me chercher ailleurs, je suis au marché, je pars de chez moi avec un cabas vide, je rentre avec deux tomates…et une cinquantaine de conversations. Je ne suis pas curieuse. Enfin…pas beaucoup. Disons que les gens me racontent leur vie avant même que j’aie posé la moindre question, il faut croire que ma tête inspire confiance, ou alors ils savent que j’oublie la moitié des histoires. À mon âge, la mémoire fait un tri que je ne lui ai jamais demandé.
Le marché, ce n’est pas seulement des fruits et des légumes, c’est une salle d’attente sans médecin, un café sans comptoir, une mairie sans conseil municipal, une thérapie gratuite.
Il suffit de s’arrêter cinq minutes devant les melons et on apprend que le petit-fils de Monique a eu son bac, que Marcel s’est enfin décidé à changer sa chaudière, que le voisin a encore planté ses tomates trop tôt et que, cette année, les abricots sont « bons mais pas comme en 1987″. Je ne sais pas pourquoi… mais chaque génération est persuadée que les meilleurs fruits ont poussé l’année de ses vingt ans. J’aime regarder les commerçants parce qu’ils connaissent leurs clients presque aussi bien que leur marchandise. Le fromager sait qui aime le comté vieux, le volailler sait qui n’achète jamais de lapin, le marchand de fruits sait qui choisira toujours les plus grosses pêches. Et moi, je les regarde travailler. Avec le sourire. Parce que vendre un melon à quelqu’un qui vous raconte son opération de la hanche pendant un quart d’heure, ça mérite quand même une médaille. Ce qui me fait rire, ce sont les habitudes. Il y a ceux qui tâtent toutes les tomates, ceux qui sentent toutes les pêches, ceux qui retournent les salades comme s’ils cherchaient un trésor. Et puis ceux qui demandent : « Elles sont bonnes ? » Le pauvre commerçant…Vous imaginez sa réponse ? « Non Madame, elles sont mauvaises, mais je les vends quand même. »
Il y a aussi les prix car tout le monde trouve toujours que c’était moins cher avant, même les jeunes. C’est extraordinaire. Le marché est sans doute le seul endroit où l’inflation commence en 1962. Et pourtant…on revient, toujours, parce qu’on vient chercher un peu plus qu’un panier, on vient chercher des visages, des habitudes, un bonjour, un sourire, un conseil, une recette, une blague. Finalement… on achète surtout un morceau de vie.
Et puis il y a quelque chose qui me frappe de plus en plus. Les gens arrivent ici le téléphone à la main, ils repartent avec des cerises dans le cabas et, entre les deux, ils ont levé les yeux. Pendant une heure, ils ont regardé des visages au lieu d’un écran. Ils ont demandé des nouvelles plutôt que la météo. Ils ont parlé de cuisine, de jardin, des enfants, des vacances, de la pluie, de la santé. Pas parce qu’une application leur avait suggéré le sujet, mais parce que la vie est comme ça : elle commence souvent par un simple « Bonjour, comment ça va ? »
On dit que les réseaux sociaux rapprochent les gens. C’est possible. Mais le marché, lui, les fait vraiment se rencontrer.
Ce que je préfère ? Les enfants parce qu’ils n’ont aucun sens du protocole, qu’ils goûtent une fraise avec un sérieux de grand critique gastronomique, qu’ils demandent pourquoi les courgettes sont vertes, qu’ils trouvent qu’un chou-fleur ressemble à un cerveau. Ils disent tout haut ce que les adultes pensent tout bas. Et souvent ils ont raison.
Je les regarde courir entre les étals comme si le marché était un terrain d’aventure. Ils ne voient pas un marchand de légumes, ils voient celui qui leur offre une fraise. Ils ne voient pas une poissonnerie, ils voient un énorme poisson avec des yeux qui les regardent. Ils ne connaissent ni les crises agricoles, ni les marges commerciales, ni les cours du carburant. Ils découvrent simplement que les tomates ne poussent pas dans les rayons des supermarchés.
Finalement, le marché est peut-être la première leçon d’économie que l’on reçoit… sans même s’en apercevoir.
Je regarde aussi les anciens. Ils marchent un peu moins vite et prennent davantage le temps, ils discutent, ils s’assoient, ils regardent passer les gens, bouchent les allées avec aplomb, râlent après ceux qui courent car ils savent que le marché n’est pas une course. Pour eux il est fait pour ralentir. Je crois même que le marché est le dernier endroit où personne ne vous reproche de prendre votre temps. Eux savent encore une chose que l’on oublie un peu trop facilement : le temps est un ingrédient. On ne fait pas pousser une salade en la regardant sur Internet. On ne fabrique pas un fromage en accéléré. On ne mûrit pas une pêche parce qu’on est pressé. Le marché rappelle chaque semaine que la nature n’a jamais appris à courir, et qu’elle s’en porte très bien.
On entend souvent dire que tout va trop vite. Ici, on s’en aperçoit immédiatement. Certains demandent des tomates en plein mois de janvier, des fraises à Noël ou des melons au printemps. Les saisons sont devenues des suggestions. Pourtant, il suffit d’écouter un maraîcher parler de son métier pour comprendre qu’il travaille toujours avec le soleil, la pluie, le vent et la patience. Quatre choses qui n’ont jamais eu de compte Facebook.
Vous savez ce que j’aime le plus à Montceau ? Ce marché ressemble à la ville. Il ne fait pas de bruit pour attirer les foules. Il ne cherche pas à impressionner. Il est simplement fidèle au rendez-vous. Deux fois par semaine, depuis des générations, il rassemble des gens qui, sans lui, ne se croiseraient peut-être jamais. Une jeune maman discute avec un ancien mineur, un étudiant écoute une recette de grand-mère, un commerçant prend des nouvelles d’un client qui n’est pas venu mardi dernier. C’est discret. Mais c’est précieux.
On mesure souvent la richesse d’une ville à ses bâtiments. Moi, je crois qu’elle se mesure aussi au nombre de « bonjours » que l’on y échange.
Bon, je vais vous laisser. Je suis sortie acheter un bouquet de persil et il est déjà onze heures quarante-cinq et mon cabas est toujours vide. Mais, maintenant, je sais maintenant qui part en vacances, qui va être grand-mère, qui cherche un plombier, qui a retrouvé son chat. Du coup, j’ai complètement oublié le persil. Comme quoi, au marché de Montceau, on repart rarement avec ce qu’on était venu chercher.
Comme quoi, au marché de Montceau, on repart rarement avec ce qu’on était venu chercher.
Le persil, je l’achèterai mardi prochain.
Les sourires, eux, je les rapporte chaque semaine.
Et ceux-là, curieusement, ne fanent jamais.
Gilles Desnoix



