Femmes BBW : derrière trois lettres, une histoire bien plus complexe qu’il n’y paraît
Depuis quelque temps, un acronyme revient régulièrement sur Internet, dans les réseaux sociaux, sur certains sites de mode, de rencontres, dans des magazines ou encore au détour d’une publicité : BBW.
Trois lettres que l’on retrouve dans des univers très différents, parfois même contradictoires. Curiosité journalistique oblige, à Montceau News, nous avons voulu comprendre ce qui se cachait réellement derrière cette expression. Est-elle un simple effet de mode ? Un mouvement militant ? Une stratégie commerciale ? Ou le reflet d’une évolution beaucoup plus profonde de notre regard sur le corps féminin ? En creusant le sujet, nous avons découvert une histoire où se mêlent histoire, sociologie, philosophie, psychologie et économie.
Pendant des siècles, les rondeurs féminines n’ont jamais constitué un défaut. Les statuettes préhistoriques, les sculptures antiques ou les tableaux de Rubens, Titien ou Renoir montrent des femmes aux formes généreuses. Dans des sociétés où les famines étaient fréquentes, la rondeur évoquait la fécondité, la santé, la prospérité et parfois même une certaine réussite sociale. Être bien en chair était davantage un signe d’abondance qu’un motif de stigmatisation.
Le regard occidental bascule progressivement au XXᵉ siècle. Avec la photographie, le cinéma, la publicité puis la télévision, un nouveau modèle esthétique s’impose. Les mannequins deviennent plus minces, les silhouettes s’affinent et, dans les années 1960, l’icône Twiggy marque un véritable tournant culturel.
La minceur cesse d’être une caractéristique parmi d’autres : elle devient progressivement l’idéal dominant.
C’est dans ce contexte que naissent, aux États-Unis, les premiers mouvements contestant cette norme unique. Dès la fin des années 1960, des associations dénoncent les discriminations dont sont victimes les personnes obèses. Leur objectif n’est pas de promouvoir l’obésité, mais de rappeler qu’un individu ne se résume ni à son poids ni à son apparence. Elles dénoncent les difficultés d’embauche, les moqueries, les préjugés ou encore certaines prises en charge médicales parfois empreintes de jugements moraux.
Le terme BBW, pour Big Beautiful Woman, apparaît véritablement en 1979 lorsque l’Américaine Carole Shaw crée un magazine destiné aux femmes rondes. Le choix des mots est volontaire. Il ne s’agit plus de parler de « problème de poids », mais d’affirmer qu’une femme corpulente peut être belle, séduisante et pleinement épanouie. Aujourd’hui cette idée paraît presque évidente. À l’époque, elle est profondément novatrice.
Mais le phénomène BBW dépasse rapidement la seule question des rondeurs. Il ouvre un débat beaucoup plus vaste : qui décide de ce qui est beau ?
Les sociologues sont finalement moins intéressés par les kilos que par la façon dont une société construit ses normes. Pour Pierre Bourdieu, le corps est aussi un fait social. Notre rapport à l’alimentation, au sport, à la mode ou à l’apparence dépend largement de notre éducation, de notre milieu et de notre culture. Le corps devient ainsi une forme de capital social que chacun entretient, expose et parfois juge chez les autres.
Michel Foucault apporte un autre éclairage. Selon lui, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement par les lois ; il agit aussi à travers les normes que nous finissons par intégrer. Personne n’oblige légalement une femme à être mince, mais les publicités, les réseaux sociaux, les magazines, l’industrie des régimes ou de la chirurgie esthétique diffusent en permanence un modèle auquel chacun est tenté de se comparer. Le regard des autres devient progressivement notre propre regard sur nous-mêmes.
Le sociologue Erving Goffman, spécialiste de la stigmatisation, montre quant à lui que certaines caractéristiques physiques deviennent des « stigmates » uniquement parce que la société les considère comme telles. Le problème n’est donc pas seulement le corps ; c’est le regard collectif porté sur ce corps. Sous cet angle, le mouvement BBW cherche moins à transformer les silhouettes qu’à transformer le regard que la société leur porte.
La philosophe américaine Susan Bordo pousse encore la réflexion. Selon elle, la minceur est devenue, au fil du XXᵉ siècle, un véritable langage culturel. Elle évoque inconsciemment la maîtrise de soi, la réussite, la discipline, parfois même la valeur morale. À l’inverse, les rondeurs sont encore trop souvent associées à un manque de volonté, alors que les causes du surpoids ou de l’obésité sont multiples : génétiques, hormonales, psychologiques, sociales ou environnementales. Le mouvement BBW conteste précisément cette assimilation entre apparence physique et valeur personnelle.
Cette réflexion rejoint finalement une intuition vieille de plus de deux mille ans. Aristote distinguait déjà ce qui relève de l’apparence et ce qui relève de l’essence. La beauté physique appartient aux qualités extérieures, susceptibles d’évoluer avec le temps. Les véritables vertus résident dans le caractère, les actes et la manière d’être. Derrière les débats contemporains se cache donc une interrogation très ancienne : pourquoi continuons-nous à confondre si facilement l’apparence d’une personne avec sa valeur ? Internet va considérablement accélérer cette évolution.
Les réseaux sociaux permettent à des milliers de femmes rondes de partager leurs expériences, leurs difficultés, leurs conseils vestimentaires ou simplement leur quotidien. Là où elles étaient longtemps restées invisibles dans les médias traditionnels, elles trouvent désormais des espaces d’expression. Le mouvement rejoint alors celui du Body Positive, qui défend une acceptation plus large de toutes les morphologies, des handicaps, des cicatrices ou des différences physiques.
Comme souvent, l’économie s’empare rapidement du phénomène. Les collections « grande taille » se multiplient, les mannequins « plus size » apparaissent dans les campagnes publicitaires et certaines marques font désormais de la diversité corporelle un véritable argument commercial. Pour les uns, il s’agit d’une avancée vers une représentation plus fidèle de la société ; pour d’autres, d’une récupération marketing d’un combat initialement social.
Une autre difficulté vient brouiller la compréhension du grand public. Sur Internet, le terme BBW est également largement utilisé par l’industrie pornographique pour désigner une catégorie particulière de contenus. Beaucoup découvrent ainsi ce sigle dans un contexte qui n’a pourtant que peu de rapport avec son origine militante. Pour certains, BBW désigne une communauté ; pour d’autres, une préférence sexuelle ; pour d’autres encore, une simple description morphologique. Les trois réalités coexistent aujourd’hui, ce qui entretient souvent la confusion.
Le débat reste naturellement ouvert. Les médecins rappellent avec raison que certaines formes d’obésité peuvent entraîner des risques importants pour la santé et justifient une prise en charge adaptée. Les défenseurs du mouvement répondent qu’il est tout aussi nécessaire de lutter contre les discriminations et les humiliations. Les deux approches ne sont d’ailleurs pas incompatibles : promouvoir la prévention médicale n’impose pas de nier la dignité de celles et ceux qui vivent avec un surpoids.
Au fond, derrière ces trois lettres se cache une question qui dépasse largement les rondeurs. Chaque époque fabrique son idéal de beauté. Hier, les peintres célébraient des silhouettes que notre société qualifierait aujourd’hui de « rondes ». Aujourd’hui, les réseaux sociaux diffusent des corps souvent retouchés, filtrés ou reconstruits numériquement. Demain, d’autres critères remplaceront sans doute ceux d’aujourd’hui.
Et si la véritable leçon de l’histoire était finalement celle-ci ? Les modes changent, les silhouettes aussi, mais la tentation de juger les autres sur leur apparence demeure. Les rondeurs ont été admirées, puis critiquées, avant d’être revendiquées. Elles seront peut-être un jour de nouveau célébrées. La beauté, elle, ne tient probablement pas dans un tour de taille, mais dans la capacité d’assumer sereinement qui l’on est, sans laisser les modes ni le regard des autres décider de notre valeur. Après tout, les canons de la beauté passent ; ceux qui les imposent aussi.
Gilles Desnoix
Sources : Onlyess, National Association to Advance Fat Acceptance (NAAFA), Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Erving Goffman, Susan Bordo, Aristote, Simone de Beauvoir, Frontiers in Sociology, Self Magazine, University of California Press, American Psychological Association (APA), Organisation mondiale de la santé (OMS), Haute Autorité de Santé (HAS), INSERM



