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lundi 10 août 2026 à 05:48

Le banc des remplaçants de la Claudine



 

La Claudine poursuit ses vacances. Cette semaine, elle nous a demandé d’aller voir Marcel. Si vous cherchez son jardin sur un plan, vous ne le trouverez probablement pas. Pourtant, tout le quartier le connaît. À la lisière de Montceau, là où les anciennes maisons de la mine ont peu à peu disparu, il a transformé des terrains abandonnés en un immense potager. Les légumes y poussent en rangs impeccables, mais ce ne sont pas eux qui rendent l’endroit extraordinaire. Ce sont les histoires qui y fleurissent.

Je m’appelle Marcel, j’ai soixante-quinze ans, enfin… c’est ce que dit ma carte d’identité et mon dos, lui, prétend parfois que j’en ai quatre-vingt-cinq.

Mais dès que je mets les mains dans la terre, il oublie presque de se plaindre. J’ai passé toute ma carrière aux espaces verts de la ville. Je n’étais pas ingénieur, pas directeur, non, J’étais jardinier et j’en étais fier.

Je crois qu’on ne mesure jamais assez le bonheur de travailler dehors, de voir le jour se lever sur un parc, de sentir l’herbe fraîchement coupée ou de planter aujourd’hui un arbre dont on sait qu’on ne verra jamais toute la grandeur.

Ça apprend une chose essentielle, c’est qu’on ne travaille pas toujours pour soi, mais pour ceux qui viendront après. À l’époque, nous étions plus nombreux, les équipes étaient plus grosses, les missions étaient différentes. Aujourd’hui, je vois bien que les collègues courent davantage, ils font ce qu’ils peuvent et souvent très bien. Mais on ne remplace jamais trois paires de bras par une réunion, ça, les fleurs l’ont toujours su.

Quand je suis parti à la retraite, Paulette m’a regardé et elle m’a dit : « Toi, dans trois semaines, tu vas nous tailler les rideaux. » Elle me connaît, elle a travaillé à la mairie, elle aussi. Alors, avant que je ne transforme le salon en serre municipale, je suis retourné vers la terre. Au bout de la cité, il restait des parcelles, où autrefois il y avait des maisons de mineurs, des enfants, des jardins, du linge sur les fils en plein air. Puis les maisons sont tombées et les familles sont parties. La terre, elle, est restée, alors je l’ai cultivée. Au début, c’était un petit carré, puis un autre, puis encore un. Aujourd’hui, je ne sais même plus combien j’ai de mètres carrés, mais je sais seulement qu’il y a toujours quelqu’un qui me dit : « Marcel, tu pourrais mettre quelques pommes de terre ici. » Et je finis toujours par répondre oui, du coup, je récolte beaucoup, euh, comme dit la Paulette, beaucoup trop pour nous deux. Alors je fais ce que faisaient déjà les anciens. Je donne, à la voisine, au copain de belote qui ne peut plus trop jardiner, à des anciens collègues qui marchent difficilement, cassés qu’ils sont par leur métier, aux derniers habitants de cette vieille cité minière.

Ils me disent merci. Moi, je leur réponds : « Vous savez, une courgette qui reste sur pied est une courgette perdue. »  C’est vrai pour les légumes, mais je crois que c’est vrai aussi pour les gens, c’est vrai aussi pour une ville.

Autrefois, quand je traversais le quartier pour aller travailler, il y avait des maisons partout, des volets ouverts, des jardins, des gamins qui jouaient au ballon, des femmes qui discutaient d’une clôture à l’autre. On entendait une radio ici, une tondeuse là, un chien qui aboyait un peu plus loin, la cité vivait. Aujourd’hui, beaucoup de ces maisons ont disparu et d’autres attendent encore derrière leurs volets fermés. Parfois, je regarde un terrain où poussent maintenant mes haricots, je revois la maison qui était là, je revois celui qui y habitait, je connais encore son prénom. La terre, elle, n’a rien oublié. Vous savez, Montceau a connu jusqu’à près de vingt-neuf mille habitants au début du siècle dernier et aujourd’hui, nous sommes à peine dix-sept mille. Et rien que depuis les années 2000, la ville a perdu environ trois mille habitants, dites trois mille, ce n’est pas un chiffre, non ce sont des écoles avec des classes qui ferment, ou qui deviennent des centres de loisirs, un commerce qui hésite, disparaît, une rue un peu plus silencieuse, des volets qui restent fermés plus longtemps. Ça ne fait pas de bruit, une ville qui perd des habitants, elle s’éteint doucement comme une lampe dont on baisse le variateur sans même s’en apercevoir. Quand la mine s’est arrêtée, beaucoup pensaient que Montceau allait tourner une page, mais en réalité, elle a changé de livre. Et dans ce nouveau livre, il manque parfois quelques chapitres car le plus étrange, c’est qu’il ne reste presque plus de traces des dizaines de puits qui ont façonné la ville, comme si la terre avait refermé la porte derrière eux.

Il reste heureusement le lavoir des Chavannes et quand je passe devant, je m’arrête toujours quelques minutes. Pas parce qu’il est beau, quoique même en ruines, mais parce qu’il raconte quelque chose. C’est le dernier grand témoin d’une aventure industrielle qui n’a pas seulement fabriqué du charbon, mais aussi des familles, des quartiers, des solidarités, des caractères. Et puis il y a les ateliers du Jour et aux aussi tiennent encore debout, ils nous rappellent que les mineurs ne descendaient pas seuls au fond. Il fallait tout un monde pour faire fonctionner la mine, des mécaniciens, des menuisiers, des forgerons, des électriciens, des jardiniers aussi, quelque part. Parce qu’une ville ne vit jamais uniquement de son industrie mais aussi de ceux qui la rendent agréable à vivre. Je ne suis pas de ceux qui disent que tout était mieux avant.

Montceau n’a jamais été construite uniquement avec des briques, mais avec des hommes et des femmes qui avaient appris qu’on ne descend jamais seul au fond, et je crois que cette leçon-là mérite d’être transmise autant qu’un jardin.

J’ai toujours aimé le vélo, pas pour gagner. En fait, je n’ai jamais gagné grand-chose. Moi, j’aimais partir tôt le matin, rouler avec les copains et faire cinquante, soixante, quatre-vingts kilomètres pour rentrer fatigué. Et recommencer le dimanche suivant, les jeunes regardent leurs performances sur leur téléphone. Nous, on regardait surtout si Marcel, un autre Marcel – que l’on appelait Marcel Bis – avait encore une chambre à air de secours. C’était déjà de la haute technologie.

Je joue aussi de la trompette. Enfin, j’essaie. La Paulette dit que je joue juste et les voisins disent surtout que je joue fort. En fait, ils deviennent de plus en plus sourds. Mais comme je suis un homme conciliant, je préfère croire Paulette. « Je joue juste et pas trop, trop fort. »

Et puis il y a les cartes. Une belote entre copains, le tarot parfois. On se chamaille, on triche un peu… enfin… toujours le même, mais personne ne lui en veut. Parce qu’à nos âges, ce qui compte, ce n’est plus de gagner, c’est d’avoir encore quelqu’un avec qui perdre son après-midi.

Vous savez ce qui me rend heureux ? Voir un enfant croquer une tomate qui a encore le goût d’une tomate. Aujourd’hui, beaucoup pensent que les légumes poussent dans les supermarchés. Moi, je sais qu’ils poussent avec de l’eau, du soleil et beaucoup de patience.

La patience, c’est peut-être ce qui manque le plus aujourd’hui parce que l’on veut tout, tout de suite. On oublie qu’une graine ne pousse pas plus vite parce qu’on la regarde.

Les mineurs d’autrefois connaissaient ça. Ils savaient que rien de solide ne se construit en un jour, ni une galerie, ni une famille, ni un jardin.

Je crois que Montceau est restée un peu comme ça. On râle beaucoup, on plaisante encore plus, mais quand quelqu’un a besoin d’un coup de main, il y a souvent un voisin qui arrive avant qu’on ait fini de demander.

C’est peut-être ça, l’esprit d’ici, pas spectaculaire, pas bruyant, mais fidèle. Comme une vieille pelle qui a déjà servi mille fois et qui continue pourtant à faire le travail.

Bon… Je vais vous laisser, les tomates ne vont pas se ramasser toutes seules.

Et puis j’ai promis à Paulette que je rentrerais avant midi. Enfin, je lui promets ça tous les matins depuis quarante-cinq ans.

Et, curieusement, C’est la seule récolte que je n’ai jamais vraiment réussi à tenir.

 

Gilles Desnoix

 

 

 






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