Le banc des remplaçants de la Claudine
La Claudine poursuit ses vacances et, pendant ce temps-là, son banc continue de se remplir.
Cette semaine, il accueille Claire. Claire est enseignante. Elle a quarante-six ans, une silhouette menue, un caractère qui l’est beaucoup moins et une particularité : elle ne sait absolument pas dire non. Enfin… c’est ce qu’affirment ses amis. Elle prétend, elle, qu’elle sait très bien dire non. Simplement, quand quelqu’un a faim, cherche un toit, ne comprend pas un courrier de la préfecture ou ne sait pas comment inscrire son enfant à l’école, elle trouve que ce n’est pas vraiment le bon moment pour s’entraîner.
Je m’appelle Claire, je suis enseignante, membre de plusieurs associations. Combien ? Bonne question : quatre, cinq ? Ça dépend si vous comptez celle où je ne suis officiellement que « bénévole occasionnelle », mais où tout le monde possède mon numéro de téléphone. Je sais, c’est peut-être beaucoup. Mes copines me le disent régulièrement :
— Claire, tu ne peux pas sauver toute la planète.
Je le sais bien. Mais entre sauver la planète et aider la personne qui est devant vous, il y a quand même une petite marge de manœuvre. Alors j’aide celle qui est devant moi.
Ma vie tient dans un sac beaucoup trop lourd. Mon sac, c’est une catastrophe, il y a régulièrement, selon les jours, mes cours, des copies, deux dossiers administratifs, un paquet de mouchoirs, des stylos qui ne fonctionnent jamais quand j’en ai besoin, le numéro d’une assistante sociale, une demande de logement, un document pour une famille qui attend sa régularisation et probablement un biscuit écrasé depuis le mois de mars.
Je suis de gauche, très à gauche même, anticapitaliste, si vous voulez absolument mettre une étiquette. Moi, les étiquettes, je préfère quand elles indiquent le prix des choses, parce que c’est souvent là que commencent les problèmes. Je crois surtout qu’une société se juge à la manière dont elle traite celui qui n’a rien à lui offrir en retour. Ce n’est pas très compliqué comme programme politique, curieusement, nous n’avons toujours pas réussi à l’appliquer.
Et puis il y a ceux qui arrivent. Dans les associations, on rencontre toute l’humanité, des retraités qui n’arrivent plus à payer leur énergie, des familles qui comptent chaque euro, des femmes seules avec leurs enfants, des travailleurs qui ont un salaire et découvrent malgré tout que travailler ne suffit plus toujours pour vivre correctement, des gens qui ont travaillé toute leur vie et viennent demander de l’aide en baissant les yeux. Ça, je ne m’y habituerai jamais.
Je leur dis :
— Regardez-moi. Demander de l’aide n’est pas une faute.
Et puis il y a les migrants, ce mot-là me dérange parfois. Parce qu’à force de dire « les migrants », on finit par oublier qu’il y a derrière ce mot des prénoms, des visages, des histoires, une mère, un père, un gamin qui aime le football, une adolescente qui veut devenir infirmière. Certains attendent des papiers, d’autres une décision. Des familles vivent pendant des mois, parfois davantage, dans cette situation extraordinaire où elles sont physiquement ici mais administrativement presque nulle part. Alors on téléphone, on écrit, on accompagne, on traduit comme on peut, on explique vingt fois, on remplit des formulaires et on recommence parce qu’il manque une pièce, on cherche quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît la bonne personne… et quelquefois ça marche.
Le jour où il est entré au lycée. Je me souviens particulièrement d’un garçon. Je ne donnerai pas son prénom. Il était arrivé d’Afrique, seul, à peine plus âgé que certains de mes élèves. Il parlait peu mais il voulait apprendre. Ça, il savait parfaitement le dire : je veux aller à l’école.
Nous nous sommes battus pour sa scolarisation, quand je dis « nous », c’est important parce que personne ne fait jamais ça seul. Il y a forcément, naturellement, des bénévoles, des enseignants, des travailleurs sociaux, des gens dans les administrations aussi, oui, il faut le dire. Il existe des fonctionnaires formidables qui cherchent des solutions au lieu de réciter des problèmes. Un matin, nous avons enfin appris qu’il allait pouvoir être scolarisé. Il m’a regardée, il a souri. C’est tout, pas de musique, pas de caméra, pas de ministre pour couper un ruban, simplement un adolescent qui allait entrer dans une classe. Moi, je suis rentrée chez moi et j’ai pleuré. De joie. Le lendemain, j’étais de nouveau en colère car il y avait un autre dossier. C’est ça, le bénévolat, une victoire ne ferme jamais la permanence.
Heureusement qu’ils sont là. On parle souvent des grandes associations nationales. Elles sont indispensables. Mais dans le Bassin minier, il existe aussi tout un tissu d’associations, de collectifs, de structures caritatives et solidaires, de bénévoles qui distribuent, accompagnent, écoutent, transportent, hébergent parfois, trouvent des vêtements, des meubles, des repas ou simplement une oreille. Ce sont souvent des retraités, beaucoup de femmes, des hommes aussi, des salariés qui viennent après leur travail, des enseignants, des ouvriers, des anciens mineurs, des infirmières, des commerçants, des gens qui n’ont parfois pas beaucoup eux-mêmes mais trouvent encore quelque chose à donner.
On ne les voit presque jamais et pourtant, retirez-les pendant une semaine, vous comprendrez immédiatement à quoi ils servent. Ils constituent une sorte de filet sous notre société. Le problème, c’est qu’on met de plus en plus de monde sur le trapèze et qu’on demande au filet de tenir avec de moins en moins de ficelle.
Montceau sait encore tendre la main aux autres. Je râle beaucoup sur le manque de moyens, sur les subventions qui se rétrécissent, sur les locaux pas assez nombreux, sur les dossiers qu’il faut remplir pour obtenir trois francs six sous, enfin, trois euros six sous, je suis enseignante mais j’ai parfois l’âge de mes expressions. Je râle contre les procédures absurdes, contre le temps perdu, contre cette société qui réussit parfois l’exploit de demander quinze justificatifs à quelqu’un précisément parce qu’il n’a plus rien. Je déplore aussi parfois le manque d’entraide, pas chez les bénévoles, mais entre les structures. On travaille tous pour les mêmes gens et il nous arrive encore de protéger notre petit territoire, notre fonctionnement, nos habitudes. Ça m’agace. Une personne qui a faim se moque complètement de savoir quel logo figure sur le carton de pâtes. Mais je vais vous dire quelque chose, malgré cela, il existe ici une solidarité extraordinaire, au Montceau, à Blanzy, à Saint-Vallier, à Sanvignes, dans tout le Bassin minier.
Quelqu’un demande un lit ? Un autre appelle. Il manque des vêtements pour un enfant ? Des sacs arrivent. Une famille n’a plus rien dans son réfrigérateur ? On trouve. Pas toujours assez, pas toujours assez vite, mais on trouve souvent.
Je me demande parfois si cela ne vient pas de notre histoire, la mine a disparu, mais elle nous a peut-être laissé quelque chose. Au fond, personne ne survivait seul, mais à la surface non plus.
Je ne suis pas Mère Teresa. Attention, je ne suis pas gentille tout le temps. Demandez à mes élèves, ou à certains responsables administratifs. Je peux être parfaitement insupportable, je m’énerve, je peux même jurer, je me trompe et il m’arrive même de rentrer chez moi en me disant :
— Cette fois, j’arrête.
Je vais lire, faire pousser des tomates, partir en week-end. Avoir une vie normale. Et puis le téléphone sonne, je regarde le numéro, je soupire et je décroche. Je suis irrécupérable.
Et à la maison, ils font avec moi. Parce que lorsqu’on raconte les bénévoles, on oublie souvent ceux qui vivent avec eux. Mon mari, par exemple, il est solidaire, très solidaire. Surtout quand je suis à la maison. Il lui arrive quand même de me regarder partir un samedi matin et de me demander :
— Tu ne devais pas rester un peu avec nous, aujourd’hui ?
Si, je devais. Et puis quelqu’un a appelé. Alors il soupire. Les enfants aussi connaissent le scénario.
— Maman, tu avais promis !
Oui. J’avais promis. Et là, je ne vais pas vous raconter d’histoires : je culpabilise. Parce qu’il ne faudrait pas que vouloir être disponible pour tout le monde finisse par vous rendre indisponible pour ceux que vous aimez. Ça, c’est une vraie question à laquelle je n’ai pas trouvé la réponse. Mais la vérité, c’est qu’ils protestent et qu’ensuite ils viennent.
Mon mari charge la voiture, ma fille trie les vêtements, mon fils porte les cartons en expliquant à tout le monde qu’il avait quand même prévu autre chose. Quand il manque une table, on cherche dans le garage, quand quelqu’un a besoin d’un manteau, tout le monde regarde dans les placards et lorsque je rentre tard, je trouve parfois quelque chose à manger qui m’attend.
Alors j’entends la phrase rituelle :
— Bah… elle est comme ça. On ne la refera pas.
Puis, généralement, quelqu’un ajoute :
— Et puis c’est bien, ce qu’elle fait.
Avec quelquefois, un peu moins fort :
— Même si on aimerait bien l’avoir un peu plus pour nous.
Cette phrase-là me touche davantage que tous les remerciements. Parce qu’ils ont raison. Mon engagement leur prend aussi du temps. Je ne suis jamais bénévole toute seule. Toute ma famille l’est un petit peu avec moi, même quand elle n’a rien demandé.
Ce qui me met vraiment en colère. Ce n’est même plus seulement la pauvreté. C’est qu’on s’y habitue. Voilà ce qui me fait peur. On s’habitue aux files pour l’aide alimentaire, aux travailleurs pauvres, aux familles dans des logements indignes, aux femmes qui choisissent entre se chauffer et remplir le réfrigérateur, aux enfants qui commencent leur vie avec vingt mètres de retard et à qui l’on explique ensuite que la course est parfaitement équitable. Non, elle ne l’est pas. Je suis enseignante, je sais ce qu’un enfant peut devenir lorsqu’on lui donne sa chance. Je sais aussi ce qu’on détruit lorsqu’on lui fait comprendre trop tôt que certaines portes ne sont pas faites pour lui. C’est peut-être pour ça que je continue.
Et puis il y a les petites phrases. Tout n’est pas toujours bienveillant. Il y a aussi ceux qui nous regardent avec un petit sourire. Vous savez… Ce sourire qui explique déjà qu’ils ont compris quelque chose que nous n’avons pas compris. J’entends parfois :
— On les connaît, ces gens-là. Toujours à vouloir sauver tout le monde.
Ou :
— Les migrants, puisqu’elles les aiment tant, elles n’ont qu’à les prendre chez elles !
Celle-là, c’est un classique. Je pourrais m’énerver, parfois ça m’arrive. Mais avec les années, j’ai surtout appris à répondre calmement. Je ne demande à personne d’accueillir toute la misère du monde dans son salon. Je demande simplement qu’on ne perde pas notre humanité sur le paillasson. Aider quelqu’un à manger ne signifie pas résoudre toutes les migrations de la planète. Scolariser un adolescent ne signifie pas ouvrir toutes les frontières. Trouver un manteau à un homme qui a froid ne vous oblige pas à partager avec lui votre chambre à coucher. Cela signifie simplement qu’à cet instant précis, un être humain avait froid et que nous avions un manteau. On peut discuter de politique migratoire, on peut discuter des frontières, des moyens, des règles, de ce qu’un pays peut ou ne peut pas faire. Il faut même en discuter. Mais je refuse qu’une discussion politique nous dispense de regarder celui qui est devant nous comme un être humain. Et puis, entre nous, ceux qui disent : « Prenez-les chez vous » seraient parfois surpris. Parce que certains bénévoles l’ont fait, un canapé pour une nuit, une chambre pendant quelques jours, une année scolaire, un repas, une douche, une adresse pour recevoir un courrier. Pas parce qu’ils se prennent pour des héros, parce qu’il fallait bien faire quelque chose. Ce qui me blesse finalement le plus, ce n’est pas qu’on critique ce que nous faisons, la critique est légitime, c’est le mépris. Ce fameux « ces gens-là », les pauvres, les étrangers, les assistés, les migrants. Toujours des catégories. Moi, dans les permanences, je ne rencontre jamais « ces gens-là ». Je rencontre des prénoms, des personnes, un enfant qui a faim, une femme qui a peur, un retraité qui ne comprend pas pourquoi sa pension ne suffit plus, un homme qui voudrait travailler, un garçon de seize ans qui voudrait simplement retourner à l’école. C’est beaucoup plus compliqué que les slogans, mais c’est aussi beaucoup plus humain. Et quelquefois je me demande si le véritable combat n’est finalement pas celui-là : remettre des prénoms là où notre époque met de plus en plus d’étiquettes.
Mes rêves ? Ils sont assez modestes. J’aimerais que l’aide alimentaire devienne inutile. Que les associations de défense des étrangers n’aient plus à se battre pendant des mois pour des situations humaines évidentes. Que personne n’ait honte d’être pauvre et d’ailleurs que personne ne soit pauvre. Qu’un enfant puisse travailler à l’école sans se demander pourquoi sa mère pleure devant les factures. J’aimerais surtout que nous arrêtions de confondre la valeur d’un être humain avec ce qu’il possède. Je vous avais prévenus, je suis un peu anticapitaliste. Mais rassurez-vous, j’ai quand même une carte bancaire et même un téléphone portable. La révolution attendra la fin de mon forfait.
Pourquoi je reste ici ? Parce que j’aime cette ville, avec ses blessures, ses contradictions, ses colères, ses quartiers, ses gens. J’aime le Bassin minier parce qu’il possède une chose qui ne figure dans aucune statistique : une mémoire de la solidarité. Elle s’est parfois effilochée car nous sommes devenus plus individualistes, plus pressés, parfois plus méfiants. Mais grattez un peu, elle est toujours là. Je la vois chaque semaine dans celui qui apporte deux sacs de vêtements, dans celle qui accompagne une famille à un rendez-vous, dans ceux et celles qui accompagnent quand une famille va pointer au commissariat, dans le commerçant qui donne ce qu’il peut, dans le retraité qui conduit quelqu’un parce qu’il n’a pas de voiture, dans le bénévole qui rentre chez lui à vingt heures sans jamais penser qu’il vient de faire quelque chose d’exceptionnel. Ce sont eux qui me donnent encore confiance, pas les grands discours, les petits gestes. Parce qu’une société ne tient pas seulement avec des lois, des budgets et des institutions. Elle tient aussi par tous ceux qui, un jour, regardent quelqu’un tomber et décident simplement : non. Toi, je ne te laisse pas par terre.
Bon, je vais vous laisser. J’avais justement décidé de consacrer mon samedi à moi-même, dormir, lire, ne répondre à personne, profiter de mon mari et de mes enfants.
Le téléphone vient de sonner. Une famille a besoin d’un coup de main pour transporter une armoire. J’ai évidemment répondu :
— Non, désolée, aujourd’hui je pense un peu à moi.
Enfin… C’est ce que j’avais prévu de répondre. Quelqu’un aurait une camionnette ?
Ah, une dernière chose. Vous pensez peut-être m’avoir reconnue, vous avez déjà un prénom en tête, un visage, une femme aperçue dans une manifestation, une collecte, une permanence ou devant une école. Eh bien…peut-être, mais peut-être pas. Parce que je ne suis pas la seule. J’ai des camarades qui me ressemblent étrangement, avec la même fibre, les mêmes colères, les mêmes espoirs et cette fichue volonté chevillée au corps de ne jamais laisser quelqu’un au bord du chemin. Et, allez savoir pourquoi ? Parce qu’elles sont souvent enseignantes elles aussi, pas toutes, mais quand même.
À croire qu’à force de vouloir apprendre aux enfants à construire le monde de demain, on finit par avoir envie de réparer un peu celui d’aujourd’hui.
Gilles Desnoix



