Le banc des remplaçants de la Claudine
Cette fois, la Claudine va bientôt rentrer.
Sept remplaçants se sont assis sur son banc. Lulu depuis le bord de sa piscine, Jojo depuis son canal, Ginette depuis son marché, Monique avec ses fins de mois, Marcel depuis son jardin, Leïla entre deux foulées et Claire entre deux permanences associatives. Pour le huitième et dernier lundi, nous cherchions quelqu’un capable de les réunir tous.
Nous l’avons trouvé.
Seulement voilà : ce n’est pas quelqu’un. Il ne marche pas, ne parle pas, ne vote pas. Il est fait de fer, de briques, de béton et de souvenirs et contemple depuis plus d’un siècle le Bassin minier. Cette semaine, c’est donc le Lavoir des Chavannes qui remplace la Claudine.
Enfin, s’il arrive à tenir sur le banc.
Je suis né en 1923. Enfin, ma construction a commencé cette année-là. Chez les humains, une naissance dure quelques heures. Chez nous, les cathédrales industrielles, ça prend un peu plus de temps. Mes premières lignes sont entrées en service en 1927. En 1930, mes huit lignes étaient là. J’étais devenu un monstre, enfin, un beau monstre, de fer, de briques, de béton, de moteurs, de convoyeurs, de norias et de charbon, capable de traiter jusqu’à 1 000 tonnes à l’heure. Aujourd’hui, cela paraît presque démesuré, à l’époque, cela s’appelait le progrès. Avant moi, il y avait les femmes, avant les machines, il y avait notamment les trieuses. Des femmes qui séparaient manuellement le charbon des pierres et des déchets : regarder, choisir, trier, recommencer, encore, encore et encore. Puis je suis arrivé avec mes machines et ma modernité. On disait que j’allais supprimer les tâches les plus pénibles. C’était vrai. On oubliait simplement que derrière chaque progrès technique, il y a aussi des métiers qui disparaissent et des vies qui doivent apprendre à devenir autre chose. J’ai souvent pensé à elles. Parce que moi, qui devais remplacer leurs mains, j’ai fini soixante-dix ans plus tard par être remplacé à mon tour.
Les machines ont parfois de l’ironie, vous auriez dû me voir ! Dans mes grandes années, je ne dormais jamais vraiment. Les wagons arrivaient des puits chargés de charbon brut. Il fallait recevoir, monter, cribler, laver, séparer. Ça tremblait, ça cognait, ça sifflait, ça grinçait, ça criait, ça vivait.
Et surtout, il y avait les hommes. Les laveurs, mécaniciens, électriciens, ouvriers d’entretien, conducteurs, cheminots, contremaîtres, ingénieurs. Certains connaissaient une machine à son bruit. Ils entraient et disaient :
— Ça, ce n’est pas normal.
Un roulement. Une courroie. Un moteur, ils m’entendaient respirer. Sans eux, je n’étais finalement qu’un gigantesque tas de ferraille très compliqué. Autour de moi, Montceau vivait au rythme de la mine. Les puits, les cités, les commerces, les cafés, les vélos des ouvriers, les sirènes, les changements de poste. Il y avait le canal, le chemin de fer, les péniches, les wagons. Le charbon arrivait des puits et repartait après être passé dans mes entrailles. Montceau produisait de l’énergie pour des gens qui, souvent, ne savaient même pas où se trouvait Montceau.
Et puis la France a eu besoin de nous. Après la guerre, alors là, le charbon, c’était l’avenir. Il fallait reconstruire la France, chauffer les logements, faire tourner les usines, alimenter une économie qui redémarrait. Les houillères avaient été nationalisées en 1946. Le charbon occupait une place essentielle dans la reconstruction du pays. Alors les mineurs ont creusé, les ouvriers ont travaillé et moi, j’ai lavé du charbon, encore du charbon, toujours du charbon. Personne ne venait alors m’expliquer que j’étais une énergie du passé, j’étais l’avenir. C’est extraordinaire, l’avenir. Ça change souvent.
Les politiques et moi, c’est une longue histoire d’amour et de désamour. Ah, les politiques, J’en ai vu passer avec leurs dossiers sous le bras et, suivant les époques, des certitudes absolument définitives. Après la guerre : « Produisez ! », alors nous avons produit. Puis le pétrole est devenu formidable, ensuite le nucléaire est devenu formidable et le charbon l’est devenu beaucoup moins. On expliqua que les gisements étaient difficiles, que leur exploitation coûtait cher, que le charbon étranger était meilleur marché. Ce n’était d’ailleurs pas entièrement faux. C’est ce qui est agaçant avec certaines décisions politiques : elles peuvent être économiquement rationnelles et laisser malgré tout derrière elles des territoires qui ont le sentiment d’avoir été abandonnés.
Alors on a fermé un puits, puis un autre, un autre encore. On avait demandé à des générations de gagner la bataille du charbon. Quelques décennies plus tard, on leur expliquait simplement que la bataille avait changé. Les ouvriers connaissent bien cette règle : quand l’économie change de stratégie, elle ne demande pas toujours l’avis de ceux qui ont gagné la guerre précédente.
Aurait-on pu faire autrement ? Je ne vais pas prétendre que les mines françaises auraient pu fonctionner éternellement. Les coûts étaient considérables et le monde énergétique changeait. Mais je me suis quelquefois demandé si, entre « tout charbon » et « plus de charbon du tout », il n’existait vraiment rien. Si l’on avait suffisamment exploré d’autres transformations industrielles ou chimiques du charbon, de nouvelles technologies, ou simplement les possibilités de préserver davantage les extraordinaires savoir-faire accumulés ici. Je ne suis qu’un lavoir, je pose la question. Les experts pourront continuer à se disputer. Ils adorent ça.
Et pourtant, on me modernisait encore. Entre 1947 et 1955, mes équipements furent profondément renouvelés. Et entre 1989 et 1994, on m’automatisa encore. J’étais un vieux monsieur auquel on installait un cœur électronique. J’ai cru que cela signifiait que j’étais sauvé. Quelle naïveté. En novembre 1999, tout s’arrêta, plus de wagons, plus de moteurs, plus de convoyeurs, plus de gars qui jurent parce qu’une machine refuse de démarrer, plus de café, plus de changement d’équipe, plus de « À demain. » Vous savez ce qu’il y a de pire dans la fermeture d’une usine ? Ce n’est peut-être pas le dernier bruit, c‘est le premier silence.
Et là, ils m’ont découvert beau. Pendant plus de soixante-dix ans, j’avais été une usine, sale, bruyante, utile. Et lorsque je suis devenu inutile, soudain extraordinaire ! exceptionnel ! patrimoine industriel ! J’étais ravi, un peu surpris quand même. Pendant trois quarts de siècle, personne ne m’avait prévenu que j’étais magnifique. En 2000, on m’inscrivit au titre des Monuments historiques.
Je me suis dit : « Voilà. Ils vont me sauver. » J’avais encore mal compris.
Tout le monde voulait me sauver. Les idées sont arrivées avec les architectes, urbanistes, chercheurs, élus, associations, passionnés. En 2003, on organisa même un concours international d’idées autour de mon avenir. International ! Pour moi, le vieux lavoir des Chavannes ! On imagina des reconversions, de la culture, du patrimoine, de nouvelles activités. Sur le papier, j’ai eu plusieurs vies magnifiques. Puis quelqu’un finissait toujours par poser la question « Combien ? » Et là… Silence.
Il faut reconnaître que je ne suis pas une petite chapelle dont on remplace trois tuiles un samedi avec l’association du village. Sauver un géant coûte le prix d’un géant. Au début des réunions « Il faut absolument sauver le lavoir ! » et à la fin « Il faudrait approfondir l’étude financière. » J’ai fini par comprendre que, chez les humains, « approfondir l’étude » signifie parfois gagner du temps jusqu’à ce que quelqu’un d’autre ait la solution ou une absence de solution. Comme disait le petit père Queuille : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout. »
Me sauver dans les discours. Plus mon état se dégradait, plus les discours sur l’urgence de me sauver devenaient beaux. , on venait, on constatait, on regrettait, on rappelait mon importance pour l’identité du Bassin minier. Puis chacun remontait dans sa voiture et moi, je restais là. La pluie, elle, au moins, revenait régulièrement. Soyons justes : tout le monde ne m’a pas abandonné. L’État a financé des sécurisations. Des élus ont cherché. Des fonctionnaires ont travaillé. Des associations se sont battues. Des chercheurs ont documenté. Des architectes ont imaginé. Des habitants ont refusé de m’oublier.
Mais une question revenait toujours : « Qui paie ? » Finalement, tout le monde voulait sauver le Lavoir des Chavannes à condition de trouver quelqu’un capable de payer le sauvetage du Lavoir des Chavannes. Et ce quelqu’un n’est jamais vraiment arrivé. Alors la pluie est entrée, les vitres ont cassé, la rouille s’est installée, on m’a pillé, la végétation m’a envahi. Lorsqu’un patrimoine industriel n’est ni restauré, ni reconverti, ni détruit, il choisit généralement une quatrième solution : « il s’écroule doucement. »
Et puis on m’a abandonné une deuxième fois. Celle-là, j’avoue, je ne l’avais pas vue venir. En 2000, on m’avait protégé parce que j’étais exceptionnel. Vingt ans plus tard, j’étais tellement dégradé que j’ai été radié de cette protection, le 23 novembre 2020.
Je résume, parce qu’à mon âge j’aime vérifier que j’ai bien compris : vous êtes exceptionnel, nous allons vous protéger, on ne trouve pas les moyens nécessaires pour réellement me sauver, je me dégrade et « Vous êtes trop dégradé pour rester protégé. ». J’avoue avoir admiré la mécanique. Et pourtant, en mécanique, je m’y connais. Je ne leur en veux même pas, enfin, pas tous les jours.
Gouverner, c’est choisir : entre une école, un hôpital, des logements, des services publics et une usine centenaire. Mais ce qui m’amuse, ce sont les discours. Hier « Le charbon reconstruira la France ! », puis « Le charbon appartient au passé ! », ensuite « Il faut absolument sauver notre patrimoine minier ! » et après « Le sauver coûterait beaucoup trop cher ! », et demain, peut-être « Quel dommage que le Lavoir des Chavannes ait disparu ! ». Là, même sans moteur, je crois que je réussirai à faire du bruit. Parce qu’en un siècle on m’a construit parce que j’étais indispensable, on m’a modernisé parce que j’étais performant, on m’a fermé parce que je ne l’étais plus assez, on m’a protégé parce que j’étais exceptionnel, on m’a laissé dépérir parce que j’étais trop cher, puis on m’a retiré ma protection parce que j’avais trop dépéri. Il ne manque plus qu’une plaque expliquant combien j’étais important. Et connaissant les humains, je ne désespère pas.
Mais je suis encore là, cabossé, rouillé, blessé, mais encore debout.
Des bénévoles continuent à parler de moi. Des anciens racontent leur travail. Des étudiants et des architectes imaginent encore ce que je pourrais devenir. Je sais qu’on ne peut pas tout conserver. Une ville n’est pas un musée, mais j’aimerais qu’on se pose une question : que restera-t-il demain pour expliquer ce que Montceau a été ? Les chevalements ont presque tous disparu, les puits se sont effacés, beaucoup de maisons minières sont tombées.
La ville qui comptait près de 29 000 habitants au début du XXe siècle en compte aujourd’hui autour de 17 000. Alors si moi aussi je disparais, comment expliquerez-vous aux enfants qu’ici des milliers d’hommes et de femmes ont vécu pendant plus d’un siècle autour du charbon ? Avec une photographie ? Une plaque ? Un QR code ? Je ne critique pas les QR codes. À mon âge, toute technologie nouvelle m’impressionne. Mais entre regarder huit centimètres d’image sur un téléphone et lever la tête devant cette masse de fer, de briques et de béton, l’émotion n’est pas tout à fait la même.
Vous croyez que je suis le passé ? C’est là que vous vous trompez. Le passé n’est pas ce qui est mort, c’est ce qui explique pourquoi nous sommes devenus ce que nous sommes.
Lulu aime le service public, Jojo connaît la valeur du temps, Ginette sait que les gens ont besoin de se rencontrer, Monique sait ce que signifie compter et tenir, Marcel sait transmettre, Leïla sait pourquoi il faut encore se battre pour l’égalité, Claire sait qu’on ne laisse personne au bord du chemin.
Vous croyez que tout cela est arrivé par hasard ? Moi, je connais leur histoire. Elle vient aussi d’ici, du Bassin, de la mine, des hommes qui descendaient ensemble, des femmes qui faisaient tenir les familles, des immigrations successives, des luttes, des solidarités, de cette vieille certitude qu’un camarade en difficulté, on ne lui demandait pas d’abord d’où il venait, on lui tendait la main.
Puisque la Claudine revient… Je vais donc lui rendre sa place. Un banc municipal n’était de toute façon pas prévu pour supporter mes quelques milliers de tonnes. Mais la prochaine fois que vous passerez devant moi, regardez-moi quelques secondes. Ne voyez pas seulement une ruine, imaginez les wagons, les péniches, les convoyeurs, les ouvriers, les femmes, le charbon, les vélos arrivant au changement d’équipe, les plaisanteries, la fatigue, les mains noires, les gamelles, les sirènes, le bruit.
Toute une ville qui vivait autour. Alors peut-être comprendrez-vous pourquoi certains s’obstinent encore à vouloir me sauver. Ils ne cherchent pas seulement à conserver du béton. Ils essaient de conserver un morceau de nous.
Bon… Cette fois, je vous laisse. La Claudine revient lundi. Moi, je vais rester ici. Je suis assez doué pour ça. Cela fait plus de cent ans que je regarde Montceau changer. Je ne sais pas si vous me sauverez. Je ne sais même plus s’il est possible de me sauver tout entier. Mais dépêchez-vous simplement de décider ce que vous voulez transmettre. Parce que vous autres, les humains, avez une drôle d’habitude : vous trouvez souvent votre patrimoine magnifique juste après l’avoir perdu.
Gilles Desnoix



