La Claudine aime bien le week-end, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Cette semaine, on a mangé des souvenirs polonais à Montceau, salué des départs en retraite à Pouilloux et promené des lampions à Saint-Vallier. On a aussi marché pour celles auxquelles on pense et entendu des jeunes qui s’inquiètent pour demain. Pendant ce temps, le progrès continuait de nous simplifier la vie. La Claudine cherche encore le mode d’emploi.
La Claudine aime bien octobre. On ressort le gilet qu’on avait juré de jeter au printemps, on regarde le thermostat comme s’il allait nous demander de l’argent et on remet une petite laine aux enfants, qui protestent exactement comme nous à leur âge.
Il y a quelque chose de rassurant dans ce désaccord qui traverse les générations. Le monde peut changer : un enfant aura toujours trop chaud au moment où sa grand-mère aura froid.
Les souvenirs c’était avant dix heures samedi. A l’Embarcadère, le comité de jumelage Montceau-Zory célébrait ses vingt ans. Avec des spécialités polonaises qui ont trouvé preneur : à dix heures, plus de paczki, plus de placek. La Claudine trouve ça encourageant. On nous explique que les peuples ont du mal à se comprendre. Mettez un gâteau sur une table : les négociations avancent tout de suite. Dans les familles du bassin, il suffit parfois d’une odeur pour que toute une cuisine revienne. La toile cirée, le buffet, le plat qu’on n’avait pas le droit de toucher avant dimanche. Et cette femme qui disait qu’elle avait fait « trois fois rien », devant quoi nourrir la moitié de la rue. Les recettes tenaient en quelques mots : un peu de ceci, suffisamment de cela, et tu vois bien quand c’est prêt. Aujourd’hui, on pèse au gramme près. Ça ne garantit toujours pas le goût de chez mémé. La Claudine aurait bien repris un morceau. Mais les souvenirs, ça reste. Le placek, faut arriver avant dix heures.
Et puis il y a celles dont on connaît le prénom. À Pouilloux, la commune a honoré Christiane Vallet et Marie-Hélène Justo à l’occasion de leur retraite. Des années consacrées aux enfants, aux locaux, à la garderie, aux repas et à tous ces gestes qui permettent à une journée d’école de tenir debout. On connaît ces femmes-là. Elles retrouvent un bonnet, repèrent un chagrin, essuient une table et savent que celui qui prétend ne pas avoir faim reprendra des pommes de terre. Plus tard, on les croise au marché. Le grand gaillard qui dépasse tout le monde se rappelle qu’elles lui ont attaché ses chaussures. Dans les réunions, on appelle ça des effectifs. À la sortie de l’école, les gamins connaissent leur prénom. La Claudine espère qu’elles profiteront de leur retraite. Même si elle connaît la suite : « Puisque tu ne travailles plus, tu pourrais garder les petits, mardi ? ». La retraite, dans certaines familles, c’est un changement d’employeur. Avec davantage de bisous et toujours aussi peu de négociations sur les horaires.
Et de plus en plus, le progrès vous demande un mot de passe. Cette semaine, un reportage national s’intéressait aux frais supplémentaires que peuvent comporter les applications de stationnement, jusqu’à l’option payante pour recevoir une alerte par SMS. La Claudine se souvient du temps où l’on fouillait son sac pour trouver de la monnaie. C’était agaçant, mais on comprenait le problème. Maintenant, elle imagine la scène : il pleut, le téléphone demande une mise à jour, le mot de passe est refusé et le code arrive sur une adresse qu’on n’utilise plus. On appelle son fils. Il répond : « Mais c’est simple, maman. ». Cette phrase devrait être interdite quand on est mouillé. Autrefois, pour se garer, il fallait une pièce. Maintenant, il faut de la batterie et quelqu’un dans la famille qui a fait des études.
Faut avoir les nerfs solides quand on te dit : « Choisis ton avenir, on te dira après. » Encore faut-il que les études ne lui aient pas donné quelques cheveux blancs avant l’heure.
À Parriat, cette semaine, des lycéens ont exprimé leurs inquiétudes sur leurs conditions d’études, Parcoursup et leur avenir. La Claudine les comprend. On leur demande de choisir leur vie à un âge où les adultes leur demandent encore s’ils ont bien rangé leur chambre. À table, ça commence souvent par une question innocente : « Alors, tu veux faire quoi plus tard ? » Le jeune baisse les yeux. Sa mère voudrait l’aider. Son père conseille une filière qui recrute. Quelqu’un ajoute qu’il faut surtout faire ce qu’on aime. À condition que ça embauche, que ce ne soit pas trop loin et qu’on puisse payer le logement. Voilà. Il est libre de choisir.
La Claudine pense aussi aux étudiants. Une fois la formation trouvée, il faut encore trouver une chambre, compter les courses et faire entrer un petit boulot dans un emploi du temps qui n’avait rien demandé. Les parents calculent ce qu’ils peuvent envoyer. Les enfants calculent ce qu’ils peuvent éviter de demander. Chacun protège l’autre en disant que ça va. Et puis on s’étonne qu’ils soient angoissés. Bien sûr, nous aussi, nous avions peur de l’avenir. Mais ce souvenir devrait nous aider à les écouter. Pas servir à leur expliquer qu’ils s’inquiètent mal.
La Claudine se méfie des gens qui ont une solution pour toute la jeunesse entre le fromage et le café. On demande aux gamins de savoir à dix-sept ans ce qu’ils feront à quarante. La Claudine, à son âge, hésite encore pour dimanche midi.
Il est important de marcher avec quelqu’un et pour quelqu’un car il y a des inquiétudes auxquelles on ne répond pas avec une bonne formule. On peut déjà être là.
À Montceau, la Balade Rose au Crépuscule a réuni environ 120 personnes. Ensemble, les participants ont parcouru 379 kilomètres. Derrière les kilomètres, il y a des prénoms. Une sœur, une amie, une collègue. Celle qui attend un résultat. Celle qui revient doucement. Celle dont on parle encore au présent, avant de se reprendre. La Claudine connaît cette pudeur : demander « alors ? » et avoir peur de la réponse. Préparer quelque chose à manger parce qu’on ne sait pas quoi dire. Proposer un trajet, garder les enfants, rester un peu. On fait comme on peut. Souvent, c’est déjà beaucoup. « Prenez soin de vous », c’est gentil. « Je viens avec toi », ça rend plus service.
Ce soir-là, des gens ont pris le temps d’être ensemble. La Claudine trouve que ça mérite sa place dans les nouvelles. Les bonnes nouvelles aussi ont besoin qu’on s’en occupe.
La Claudine rit encore de son père voulant démontrer que les pinces de la fête foraine c’était une escroquerie, mais persistant à vouloir lui gagner l’ourson rose qui lui plaisait.
À Saint-Vallier, la retraite aux flambeaux a conduit une cinquantaine de participants vers la fête foraine samedi soir. Les enfants ont reçu des tickets pour les attractions. La Claudine revoit les lampions qui penchent, les petits qui veulent courir et les grands qui disent de ralentir. Puis les lumières des manèges, qui donnent aux adultes une soudaine envie de raconter leur enfance.
Il y a forcément un grand-père persuadé de savoir attraper la peluche avec la pince. Il explique. Il vise. Il rate. La machine est truquée. Il remet une pièce pour le démontrer. La grand-mère garde les manteaux. Elle avait annoncé qu’elle ne dépenserait rien. Elle finance maintenant une enquête technique. Et le petit repartira peut-être sans peluche, mais avec l’histoire de papi qui a failli gagner. Une histoire qu’il racontera encore longtemps.
La Claudine aime bien ces soirées-là. On rentre avec les pieds fatigués, une odeur de sucre sur le manteau et un enfant qui serre votre main. Elle a vérifié : pour tenir la main de quelqu’un, il n’y a toujours pas besoin de télécharger une application.
La Claudine préfère quand même une petite main dans la sienne à un téléphone qui lui demande de prouver qu’elle n’est pas un robot.
Gilles Desnoix



