La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Cette semaine, la Claudine a regardé les nouvelles, les prix à la pompe et ce qui se passe chez nous. Elle a vu des parents vendre des gaufres, des jeunes réclamer un avenir et des anciens danser. Elle se dit que le pays tient encore debout grâce à beaucoup de petites mains. Faudrait seulement éviter de leur marcher dessus.
La Claudine a entendu qu’on allait libérer des millions de barils de gazole pour faire baisser les prix. C’est bien. Elle aussi aimerait bien libérer quelque chose, comme un peu d’argent sur son compte après avoir fait le plein. Le gouvernement vise douze à dix-huit centimes de moins au litre. Elle les prendra, soyez tranquilles. Mais elle attend de les voir sur la pompe : les annonces, on ne peut pas les mettre dans le réservoir. À chaque fois qu’un prix redescend après avoir grimpé, on voudrait presque qu’on applaudisse. C’est comme si quelqu’un vous serrait les chaussures pendant trois semaines et vous annonçait généreusement qu’il desserre un lacet. Pendant ce temps, faut toujours aller travailler, chercher les petits et conduire sa mère chez le spécialiste. Les kilomètres indispensables, eux, n’ont pas entendu parler des économies. On nous conseille de comparer les stations. Très bien. Mais si on doit traverser la moitié du département pour économiser trois euros, on va finir par avoir besoin d’un deuxième plein pour rentabiliser le premier.
La Claudine a vu qu’il y a des endroits où la gaufre fait son budget. Aux Bois-Francs, à Saint-Vallier, les parents d’élèves ont remis cinq mille euros à la coopérative scolaire. Ils ont vendu des chocolats, des fromages, des plants, organisé des manifestations et fait chauffer le gaufrier. Cinq mille euros ! Ça représente des cartons à porter, des commandes à vérifier et des soirées où l’on aurait peut-être aimé s’asseoir. La Claudine les trouve formidables, ces parents. Mais quand elle pense qu’après leur journée de travail, certains repartent tenir une buvette, elle se demande où ils trouvent la batterie supplémentaire. Le parent moderne fait chauffeur, cuisinier, répétiteur, organisateur et vendeur de chocolats. Heureusement qu’il ne touche pas de salaire : on finirait par dire qu’il coûte trop cher. Puis il y a toujours ce moment délicieux où l’on demande qui veut entrer au bureau de l’association. Tout le monde regarde ses chaussures. Pas forcément par égoïsme. Parfois, c’est juste qu’on est déjà au bureau de trois autres trucs. Alors merci à ceux qui lèvent la main. Mais leur bonne volonté, il ne faudrait pas la considérer comme une ressource naturelle inépuisable.
Et puis il y a eu une actualité qui trouve ses racines dans le passé, qui a engendré un présent instable et angoissant et des perspectives d’avenir qui font peur pour le « plus tard » des petits. Devant Henri-Parriat, cette semaine, les lycéens ont demandé de meilleures conditions d’études, des professeurs pour remplacer les absents et la suppression de Parcoursup. Le rassemblement du 6 octobre a connu un début marqué par des tirs de mortiers contre les policiers, puis s’est déroulé dans le calme. Les tirs, la Claudine les condamne. On ne défend pas son avenir en risquant d’abîmer celui de quelqu’un d’autre. Mais elle voudrait quand même qu’on entende ceux qui parlent. Parce qu’une fois qu’on a commenté les images qui font peur, il reste des gamins qui ont peur eux aussi. Peur pas uniquement de l’instant des échauffourées, mais peur de rater, de mal choisir, de choisir pour rien, de travailler beaucoup et de trouver porte fermée. Quand ils restent devant leur téléphone, on dit qu’ils ne s’intéressent à rien. Quand ils sortent réclamer quelque chose, on voudrait qu’ils rentrent. Faudrait leur laisser une manière de nous parler qui nous convienne. La Claudine veut bien leur demander ce qu’ils feront plus tard. Mais faudrait peut-être commencer par leur montrer où on a rangé le « plus tard ». On demande à des gamins de 15 ans ce qu’ils feront plus tard, alors que la majorité des gens ne savent même pas ce qu’ils feront réellement demain. Et les parents, au milieu, ils font comment ? Ils veulent que leur enfant étudie, qu’il soit en sécurité et qu’il puisse dire ce qu’il a sur le cœur. Ça fait beaucoup d’inquiétudes dans une seule cuisine.
La Claudine s’aperçoit qu’à Montceau, l’Atelier du Coin poursuit son activité malgré les difficultés. 9a n’en finit pas de tourner le coin, à quand la ligne droite ? L’association Arc-en-ciel cherche de quoi passer le cap, pendant que les suites d’un dégât des eaux lui compliquent encore la vie. D’après le compte rendu de son assemblée, les assurances se renvoient la balle. La balle, elle circule bien. Les réponses, un peu moins. Ceux qui accompagnent les autres doivent donc aussi trouver du temps pour se faire accompagner eux-mêmes. Faire des dossiers. Relancer. Expliquer. Attendre. Puis expliquer à nouveau parce que la personne qui avait compris a changé de service. La Claudine connait ce sentiment : vous avez un problème concret, et on vous répond avec un circuit. Mais eux continuent. Il y a quelque chose de beau là-dedans. Et quelque chose d’épuisant aussi. Faudrait que notre admiration serve parfois à autre chose qu’à leur dire qu’ils sont courageux.
Sans rire, la Claudine constate que même la politique a eu son souci de connexion. Vendredi, une cyberattaque a perturbé l’accès au vote électronique de la primaire social-démocrate. Les organisateurs ont assuré que les votes enregistrés conservaient leur intégrité. Voilà au moins une expérience que beaucoup de Français peuvent comprendre, même sans s’intéresser aux candidats. Avant, on faisait la queue devant quelqu’un. Maintenant, on fait la queue devant personne. C’est le progrès : on peut s’énerver en chaussons. Tout devient simple, paraît-il. Les démarches, les rendez-vous, les inscriptions. Si simple qu’il faille un mot de passe, un code envoyé sur le téléphone et parfois le petit-fils. Le petit-fils qui, lui, essaie déjà de trouver son avenir sur une autre plateforme. On devrait leur compter ça dans les heures de soutien familial.
Heureusement, pendant qu’ailleurs on s’écharpait, des seniors dansaient au Syndicat des mineurs. Une cinquantaine de participants et vingt jeunes du lycée Haigneré, réunis pour la Semaine bleue : disco, madison, rock. Ça, ça a fait plaisir à la Claudine parce qu’à force d’entendre parler du vieillissement, on finirait par croire qu’après un certain âge on devient une ligne de dépenses avec des pantoufles. Eh bien non. On peut encore avoir envie de musique, de rire et de quelqu’un qui vous invite à danser. Les genoux de la Claudine auraient sans doute demandé une pause. Elle leur aurait accordé cinq minutes, mais la majorité des fameux « seniors » présents a guinché sans déposer les armes. Et voir des jeunes avec les anciens, ça repose des discours où les uns reprochent aux autres d’avoir tout eu, pendant que les autres leur reprochent de ne rien vouloir faire. Sur une piste de danse, on peut commencer par se marcher un peu sur les pieds. C’est toujours mieux que de se marcher dessus.
Dimanche dernier, le marché aux puces populaire, une institution montcellienne maintenant, a réuni plus de deux cents exposants. Des vêtements, des jouets, des meubles, des bibelots : de quoi trouver son bonheur et reconnaître quelques anciennes erreurs d’achat. La Claudine aime bien les puces. On y rencontre des objets qui ont déjà vécu. Et des gens avec qui l’on peut discuter sans accepter les conditions générales. Il y a celui qui cherche une affaire, celle qui retrouve les assiettes de sa grand-mère et celui qui repart avec un truc dont il n’avait absolument pas besoin. Elle les comprend car elle fait pareil. On passe la moitié de sa vie à remplir les placards et l’autre moitié à louer une table pour les vider. Le danger, c’est quand votre mari vend quelque chose pendant que vous allez faire un tour, et que vous revenez ravie d’avoir racheté presque le même.
Et puis il y a eu cette histoire au football : des lignes devenues invisibles, un arbitre qui attend, un entraîneur et des bénévoles qui retracent en urgence. Quarante-trois minutes de retard, et finalement zéro à zéro. Tout ce travail pour pas un but ! Mais sans ce travail, il n’y aurait même pas eu de match. Ça ressemble un peu à la semaine, finalement. Il y a ceux qu’on entend parler du jeu et ceux qui se baissent pour refaire les lignes, ceux qui annoncent, et ceux qui portent les cartons, ceux qui expliquent qu’il faudra faire des efforts, et ceux qui cherchent quel effort ils n’ont pas encore fait.
La Claudine ne dit pas que tout va mal. La preuve : les parents récoltent de l’argent, les associations continuent, les jeunes prennent la parole et les anciens dansent. Elle dit seulement qu’il faut prendre soin de ceux qui font tenir tout ça.
Parce qu’elle veut bien mettre la main à la pâte, mais il ne faudrait pas qu’à force, on lui laisse aussi toute la vaisselle.
Gilles Desnoix



